Nudelman de Justyna Bargielska par Christophe Stolowicki

Les Parutions

06 juin
2019

Nudelman de Justyna Bargielska par Christophe Stolowicki

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De poésie contrecollée à vif, une plaie court où sourd la comptine, à la fontaine dont draine Justyna Bargielska les lourds « gravats ». Entendant le polonais, je ne sors pas indemne de ce livre, tourné et retourné comme un gant d’écorchée.  

 

Qui est Nudelman ? Un homme comme l’indique sa terminaison. J’y lis le nu de nudysta, nudiste, mais aussi le nud de nuda, ennui. Nudelman, composé en suspens naturel, révèlera à mi-livre sa vraie nature. Jubilatoire et redondante avec une rudesse, une virulence dont notre gauloiserie n’a pas idée, la crudité polonaise fait ici grand bon ménage avec la poésie, au plus insolite, à fronts renversés. Le poème éponyme dont le titre s’impose à l’ensemble commence par « Il repousserait son enterrement pour me baiser » (me baiser zerznqc, abattre, scier, avant d’être récupéré par la violence sexuelle). Qui donc ? Papa, évidemment.

 

Pourquoi Justyna ? En tout cas pas au second degré bien culturel, comme Justine-Juliette Lévy. Je m’avance, mais il ne faut pas croire que Sade soit un inconnu en Pologne très chrétienne. À Bargielska (née en 1977) une nouvelle génération de poètes a frayé le chemin. Celui du cynisme Marcin Swietlicki (né en 1961), plutôt étale chez lui quand celui de Bargielska s’inscrit sous le signe du Chien, de la canicule, de l’insolation, de l’irradiation. Celui du sadianisme (encore bien timide) Ursula Malgorzata Benka (née en 1955) qui évoque Sade comme une intemporelle horloge. Bargielska, autrement directe, joue des ambivalences du polonais pour dire qu’après vingt ans de mariage « je me fais chier jusqu’au con » quand plus textuellement on peut lire « j’ai envie de me chier dans le con » comme cela est infligé dans les Cent vingt journées.

 

« Tu le fais parfois avec la main, papa, quand je te manque ? »

 

Conduisant la voiture de son père, elle emboutit un camion transportant des barres qui lui entrent dans l’œil, les deux yeux, et « ressortent par la chatte ». L’inversion caractéristique du rêve prélude aux thérapies dérisoires dont nous parviendra l’écho (« Je viens d’une famille pathologique », « La vérité me délivrera, c’est à dire m’écorchera jusqu’à l’os », « Je vivrai avec ça tout simplement »). Dans le poème final : « L’orgasme doit faire mal, a dit le contrôleur (on dirait une psychanalyse aussi organisée qu’en France) / car une femme en dehors de sa crise c’est pas une femme / c’est une monoculture textile. Donnez-moi donc / des gravats à la place de l’orgasme, une bonne quantité de gravats / comblera chaque trou. // […] Sur un chemin forestier elle confond son cœur / avec une pute en crocs. » Ou, dans l’un des premiers poèmes énigmatiques, la clef jetée : « Je vous semble plus compréhensible, maintenant / que je lui ai pardonné et me suis pardonné à moi aussi ? »

 

Le catholicisme dont la langue est pétrie plus vivant en Pologne que dans la France des Lumières, un blasphématoire douloureux ( Précieux est l’Agnelet, un poème évoquant le massacre des Saints Innocents, s’achève sur : « Pourquoi tuer les nouveaux-nés, je les aurais achetés, moi, / ne serait-ce que pour les revendre ou bien pour les organes ») lui donne la réplique. 

 

Plusieurs poèmes l’attestent, seule réparatrice, rédemptrice, fut la maternité – outre l’écriture.

 

Des siècles de poésie polonaise chevaleresque, poétisante, gonflant les cordes de la lyre, déjà mis à mal par Gombrowicz, sont ici d’un revers balayés sous la table. La liberté formelle, celle par exemple de titrer deux poèmes à la suite par un tercet bien prosaïque, puis un quatrain, les seuls du recueil – rejoint une sourde nécessité. Ou le travail de poésie le plus chargé de prose à mitraille, à mi-transe, à « gravats » d’humour ravagé, d’ironie dévastatrice. Qui chez nous n’en eût fait un roman ?    

 

Avec une maîtrise et un art consommés, dans son introduction comme dans son travail de traductrice, Isabelle Macor sait amortir pour le lecteur français toute la non-congruité, tout l’impolitiquement correct de cette grenade dégoupillée. Au prix peut-être de quelques coups de sandale en touche (« Est-ce que j’ai eu des enfants ? Et où sont-ils partis ? », où je lis clairement « Par où sont-ils sortis ? », fantasme courant.)

 

Une souillure grise à deux niveaux s’efface mal sur la page de couverture vermillon ; au dos du livre guérisseur il n’en reste qu’un, estompé, la souillure a dégradé le vermillon en la basse note d’un rouge plus sage.