Pas d’équerre de Judith Wiart par François Huglo

Les Parutions

18 déc.
2023

Pas d’équerre de Judith Wiart par François Huglo

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Pas d’équerre de Judith Wiart

 

 

            Rien n’est d’équerre, rien ne peut être d’équerre, dans un lycée professionnel, même dans une classe de CAP maçonnerie. Mais ça construit, sans savoir quoi ni comment, à l’insu de la prof qui ne voit jamais « les oiseaux manger le pain et boire l’eau » qu’elle « laisse sur le rebord » de sa fenêtre, à l’insu des élèves. L’assimilation a lieu quand ils sont « séparés depuis longtemps ». Rien n’est d’équerre dans le livre de Judith Wiart, à la fois carnet de bord, témoignage, reportage, documentaire, poème-collage avec un tract distribué aux parents, des coupures de presse numérique (le Café pédagogique), des citations de manuels, de réformes et de directives ministérielles (ce ne sont pas les meilleurs morceaux de littérature), roman par lettres à des élèves qui répondent par répliques en classe ou par extraits de recueils écrits lors d’ateliers d’écriture avec le poète Patrick Laupin entre 2011 et 2019. Mais tant qu’il y a de la vie, avec ou sans espoir, il y a de la vie. Chacun veut « sauver sa peau ». 

 

            De quoi désespérer : « les élèves issus des lycées professionnels, 1/3 de notre jeunesse, sont issus majoritairement des milieux les plus défavorisés (…) Pour rappel, la France est déjà le pays d’Europe où les origines de naissance impactent le plus les trajectoires scolaires des élèves ». — « Leur fatigue me mine, leurs corps avachis sur la table qui n’est plus une table de travail (…) Leurs corps inertes. Courbés, mous, affaissés (…) Je puise au plus profond de mon énergie pour créer l’élan de vie, l’élan d’intérêt, de curiosité. / Parfois, c’est peine perdue. // Leur grande peine, perdue quelque part… ». — Pénurie de professeurs, « job-dating » pour le recrutement de « plus de 2000 contractuels ». —Des « nouveaux programmes de français et d’histoire-géo sans français ni histoire-géo ». — Une collègue qui pleure « silencieusement, sans rage ni colère. Impuissante ». Elle dit ça va passer. « J’acquiesce. / Je sais que non. Ça ne passe jamais vraiment ».

 

            De quoi désespérer quand la réforme de 2019 réduit le nombre d’heures consacrées aux « enseignements généraux » : de 4 heures hebdomadaires en français – histoire géographie – EMC à 2 h 30, une heure étant « consacrée au français dit "fonctionnel" en lien avec le métier ». Quand celle de 2023 « entend transformer l’élève de lycée professionnel en apprenti », l’École renonçant « à former ces jeunes et à les accompagner au profit d’une formation d’entreprise ». Quand au concours 2019, 38% des postes proposés en histoire géographie – lettres, la moitié en anglais-lettres, sont supprimés. Quand des « demi-dieux modernes (…) s’accordent entre eux le droit de désigner les êtres et les choses » qu’ils ne connaissent pas. « Quartiers sensibles » ? Mais « où sont les quartiers insensibles ? » Inculquer le « vivre ensemble », ordonnent ceux qui vivent toujours séparés. Les gamins « ne font que ça, vivre ensemble, depuis leur naissance ». Fabrique du citoyen ? « couplée à la fabrique de l’exécutant » ? Que reste-t-il de « l’humain » ? De « l’individu » ?

 

            De quoi désespérer quand un lycée « rénové et restructuré il y a une dizaine d’années » est « déjà complètement déglingué » : « radiateurs béants, fuites d’eau à tous les étages, trous dans le plafond, vitres brisées, fenêtres bloquées (…), 2 photocopieuses pour  80 enseignants. Dont une toujours en panne ». Mais la Région Auvergne-Rhône-Alpes dépense « des millions pour l’installation de portiques de sécurité façon Prison Break à l’entrée de tous les lycées ».    

 

            « Vois, il n’y a pas de place pour l’espoir. / Et c’est réconfortant. Pas de place pour l’espoir contient tous les possibles. / Vois aussi : ne rien attendre ne signifie pas se résigner / Vois surtout : ne rien attendre libère des peurs inutiles, des angoisses paralysantes ». Les élèves « jetés là à l’issue d’un conseil de classe en fin de 3e parce qu’on ne savait pas quoi en faire (…) ont 15 ans et une mer de possibles devant eux malgré ce qu’on veut leur faire croire ». Mohamed, 8 ans après, se souvient : la classe emmenée au théâtre de la Croix-Rousse, après avoir appris des textes pour les jouer. Il se souvient de Mahmoud Darwich : « Ami, si le canari ne chante pas, ne blâme nul autre que toi. Ami, si le canari ne chante pas, chante pour lui… Chante ! ». Un élève afghan : « Chez nous, tout le monde écrit de la poésie. Les riches et les pauvres. Chez nous, on est tous poètes ». Des « mineurs isolés » qui « vivent en foyer ou à l’hôtel » dans la « peur de l’OQTF » s’accrochent « à leurs études comme à une bouée orange dans la Méditerranée ». Mamadi raconte « le camp de réfugiés, le racket des passeurs et la torture, les coups répétés, les copains noyés, les excréments dans les sacs plastique ». Il « veut apprendre la langue française, maîtriser rapidement l’écrit et l’oral pour "s’intégrer" dans ce pays qui l’a si bien acciueilli. Il a très peur de l’OQTF qui ne va pas tarder à arriver mais il se concentre sur ses diplômes ». Il « ne comprend pas ces jeunes Français qui dorment en classe ou répondent aux professeurs ».

 

            L’enseignante est à la hauteur : « Chers élèves, la subversion aujourd’hui ne peut passer que par l’aspiration à l’élégance. Dans une société où la vulgarité et l’indignité foisonnent, quelles meilleures réponses que la finesse du propos et la souplesse de la pensée ? » Fi des « concours d’éloquence » qui récompensent « les cadors du blabla en public ». Fi des débats qui « ânonnent des arguments "pour" et "contre" dans le but d’aboutir à une conclusion flattant la bien-pensance du professeur et de l’institution ». Pour elle aussi, « pas de place pour l’espoir contient tous les possibles ». Depuis l’enfance, elle trouve « les représentations du réel » (chansons, fictions) plus intéressantes « que le réel lui-même ». Elle n’a « jamais été une vraie militante ». S’indigner ? « L’indignation est la chose la plus aisée et la plus répandue au monde. Beaucoup de bruit suivi souvent de beaucoup de rien ». Que fait-elle de mieux, à part travailler dans un lycée professionnel et écrire ? « Rien ». Qui fait mieux ?

 

 

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