Plans d'ensemble d'Emmanuèle Jawad par François Huglo

Les Parutions

27 mai
2015

Plans d'ensemble d'Emmanuèle Jawad par François Huglo

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« La forme d’une ville change plus vite, on le sait, que le cœur d’un mortel », écrivait Gracq. Ces deux changements sont simultanés, également soumis aux « progrès irréguliers de l’oubli », aux espacements du « temps perdu » qui ouvrent sa « recherche » et le chantier de l’écriture. Gracq nommait Nantes dès le troisième paragraphe d’un livre où la mémoire donnait forme à la ville. L’ouvrage d’Emmanuèle Jawad est composé de trois sections, assemblant respectivement 18, 20, et 16 pièces de 13 vers (deux strophes de 5 vers, suivies d’un tercet) : « cartes, récits » (pages 11 à 28), « films, déplacements » (pages 31 à 50), « histoires, frontière » (pages 53 à 68). Le nom de Leipzig n’apparaît que p.31 (première pièce de la seconde section), mais pouvait être pressenti dès la p.16 (première section, pièce 6) : « Augustusplatz reconfigure Karl-Marxplatz, l’épicentre d’un remaniement ». Autres indices : « la conservation des instruments d’époque en vitrine » et la mention des « suites de Bach », qu’une « friture légère altère ». Peut aussi renvoyer au Cantor de Leipzig « l’agencement des labyrinthes dans leurs possibilités combinatoires » (p.35), les « contours du visage fondus dans la foule de Nikolaikirche » (p.56), voire même une « suite d’énoncés » (p.66). Emmanuèle Jawad procède, comme le polyphoniste, par superpositions et espacements. Citons les deux premiers vers :

 

« l’épuisement d’un lieu par ajouts, superpositions de fragments

   dont le cousu défait redonne une clarté au site, s’adonne à la déambulation ».

 

            Trois exemples d’espacements :

 

« l’accès aux archives, en 1989, l’âge des générations en place

   cohortes sur graphiques, il se remémore un journal télévisé » (p.18)

                                    (…)

« photographies d’archives, flux argentiques à débit lent rehaussés » (p.20)

                                    (…)

« il y retourne dans un travail d’archives

   et d’actualités » (p.23), formule reprise pp.27, 28, 36, modifiée p.40 : « cumul d’archives et d’actualités », et p.45 : « rassemblement d’archives et d’actualités ».

 

 

« en même l’université église, façade commune, plis raides de la structure » (p.17)

                                    (…)

« la façade commune université église, d’un même tenant, sur la place » (p.41)

                                    (…)

« l’université église de Leipzig d’un même tenant sur la place » (p.44).

 

 

« (…) il conserve les traces du portrait,

     fonte de ses contours progressive à l’air d’ambiance sépia » (p.14)

                                    (…)

« rendait un dépôt sépia dans le frottement des tirages conservés » (p.34).

            À rapprocher de : « l’érosion d’un négatif gratté » (p.49) et « il conserve les résidus argentiques par éclats, fragments d’Anna disjointe » (p.57).

 

            Progressive disparition des traces d’un être disparu, personne ou ville donnant « le faux ancien pour vrai », d’une « vieille ville (…) plus récente que la neuve » (p.59), chute de la chute d’un mur (Berlin) :

« un terrain vierge marque le lieu d’une séparation disparue par endroit, le bâti et l’herbe rase recouvrant une mémoire » (p.67) (…) « en place, une éclosion de plaques commémoratives sur le tracé » (dernier vers de l’ouvrage, p.68).

 

            En un récit minimaliste et espacé, un personnage nommé par le seul pronom « il » cherche une Anna perdue « car la rupture prenait mal ». Comme la rupture entre les deux Allemagnes, ou la rupture de la rupture : « réunification » ? Des murs tombent, d’autres sont édifiés, tracent les tensions, les rapports de force :

 

« l’espace circonscrit, en son bord, l’édification d’un mur intègre la frontière

   rend la ligne tangible, la modification du tracé par un renversement,

   le déplacement dépend des forces en mouvement, clôturer par ajouts de grilles,

   enceintes, fortifications, un mur de 3141 km sépare le Mexique de son continent

   entre Europe et Afrique, 8 km et 13 km à Melilla,

 

   un mur de 759 km entre Israël et la Cisjordanie, tranche la terre,

   15 km à Belfast coupent la ville, 700 km en Irak, 248 km d’une zone démilitarisée

   entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, dispersion dans Berlin

   des fragments du mur, une herbe rase convoque les parties ensemble

   dans la foulée, il marque les anciens postes frontières » (p.55).

 

            Murs : tentatives de contrôle des flux :

 

« (…) segmentation régulière

   d’un espace entre mer et terre, un aménagement provisoire des espaces

   à durée indéterminée, une capacité de rétention, des flux sous contrôle,

   le transport des migrants dans les cales de bateaux à quai » (p.62).

 

            Patchwork (le « cousu défait » du second vers peut rappeler Bach « machine à coudre ») ? Mosaïque ? Montage ? « Tournure expérimentale » où « la pellicule grattée projette des éléments visuels non formatés au mur » ? À travers la régularité de sa composition, l’ouvrage parcouru, comme ceux de Philippe Jaffeux, de « courants », ressemble à une

« (…) chambre d’échos d’un réel sur le vif, bougé pris

   caméra sur l’épaule ».

Il retient l’attention qu’il exige. Et, dans les deux sens du verbe, il l’entraîne.