Poèmes et Antipoèmes de Nicanor Parra par Christian Désagulier

Les Parutions

19 oct.
2017

Poèmes et Antipoèmes de Nicanor Parra par Christian Désagulier

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Pas facile d’écrire des poèmes sans sacrifier au genre poétique, sans « faire » poétique, sans faire « poétique », c’est-à-dire ajouter au « faire » qui se dit poiein en grec ancien comme on sait, « faire » qui est déjà poémer, faire poétique, c’est-à-dire produire un pléonasme en fait de poème..

Pas facile quand on est chilien et que l’on vient après Gabriela Mistral : « Du nid glacé où les hommes te gardent / je vais te descendre sur la terre humide et lumineuse / dussé-je y dormir sans que les hommes le sachent / et dussions-nous rêver sur le même oreiller.. » ; après Vicente Huidobro : « Altazor, pourquoi as-tu perdu ta première sérénité ? / Quel ange du mal garde la porte de ton sourire / l'épée à la main ? / Qui a planté l'angoisse dans les plaines de tes / yeux comme l’attribut d’un dieu ? / Pourquoi un jour as-tu soudain ressenti la terreur d’être ?.. » ; et après Pablo Neruda : « Je veux sauter à l’eau pour tomber au ciel . (Quiero saltar al agua / para caer al cielo) »..

Ne restait plus qu’à écrire des « anti-poèmes » comme Nicanor Parra a passé sa vie à le « faire » quand il n’enseignait pas les mathématiques et la physique au lycée : déduction logique..

Pour se distinguer de l’ambassadeur Pablo Neruda, briser le miroir semi-transparent dans lequel NP se lit PN, composer une œuvre qui vous mette la tête en bas, dont on dirait que tous les poèmes commencent par ¡ et s’achèvent par ! et pas seulement en langue espagnole : des poèmes à lire en équilibre sur les mains, iconoclastes, ironiques, malicieux, provocants, renversants, mais pas seulement, dont les hommes des hommes, les hommes des femmes, les femmes des hommes surtout Nicanor Parra Nicanor Parra auto-dérisoirement fait le bois de sa chaise, NP n’est pas PN, qui sans simulacre et ce faisant convertit l’anti-poème en problème dont le poème, le «pro-ème» est la seule solution !

Ici, l’AVERTISSEMENT AU LECTEUR en manière de pro-gramme :

L'auteur ne répond pas de la gêne que ses écrits pourraient occasionner :
c'est bien malgré lui.
Le lecteur devra toujours se tenir pour satisfait.

Selon les docteurs de la loi ce livre ne devrait pas être publié :
Le mot arc iris n'apparaît dedans nulle part,
Encore moins le mot douleur,
Ni le mot
torcuato.
Chaises et tables, oui, lesquelles y figurent en vrac,
Cercueils ! articles de papeterie !
Ce qui me remplit d'orgueil
Parce qu’à mon avis, le ciel est en train de tomber en morceaux.

Les oiseaux d'Aristophane
Ont enterré dans leurs propres têtes
Les cadavres de leurs parents
(Chaque oiseau est un véritable cimetière volant)
A mon avis
L'heure est venue de moderniser cette cérémonie
Et de planter des plumes sur la tête de mes honorables lecteur-e-s !

Pas de subversion du genre en dépit des apparences - c’est un poème, ou un anti-poème, si je dis que c’en est un.. - mais l’adéquation vite trouvée avec un tempérament facétieux, férocement indépendant qui promène le curseur entre les fréquences héroïcomiques et burlesques dès le second livre de Poèmes et Antipoèmes (1954), marque d’une croix chaque station..

Le préfixe « anti » sera la marque de fabrique de NP - qui plus tard fabriquera des artefacts désopilants voire provocants au premier degré, reproduits dans cette anthologie - qui préférera aux oiseaux volants identifiés dans la Cordillère, les déhanchements d’oiseaux encombrés d’ailes dans les parcs et jardins ; le comportement du poisson rouge dans le bocal aperçu depuis la table d’un café, à toutes les visions terrestres comme célestes panoramiques, plus isolantes encore..

S’il y a une figure de rhétorique qui revient, c’est celle de la métonymie de cause à effet : physicien oblige mais tout de même un peu matérialiste transcendant, poète oblige.. Ainsi l’arbre contient des chaises, des tables en puissance et de la pâte à papier sur lequel le poème s’écrit, dit ce qu’il a à dire qui fait trois petits tours et puis revient hanter le poème : fait d’anti-poème, un hanté-poème..

A la virtuosité de langue – cette sorte de sentiment de lire quelque chose qui n’aurait pas pu être écrit autrement, perfection fascinante en ce qu’elle semble exclure l’auteur du genre humain, envoûtante jusqu’à l’inquiétude s’il n’y avait quelques claquements de doigts, quand il y a.. – Nicanor Parra a contrario, anti-, procède méthodiquement à la neutralisation des indicateurs pro-sodiques sitôt énoncés - poète oblige - barrant les alternatives sémantiques trop savantes qui diraient « ceci est un poème », sauf que le travail de contrecarrer requiert sinon plus de virtuosité encore : à anti-poème, entier poème !

Disant la désinvolture sinon le dédain pour les outils du poématiste, Nicanor Parra n’en recourt pas moins à ceux du dentiste, qui font grimacer quand ils touchent aux nerfs, sans parler de l’arrachage des dents de sagesse surnuméraires qu’il pratique sans anesthésiant..

ACTE D’INDEPENDANCE

Indépendamment
Des desseins de l’Eglise Catholique
Je me déclare pays indépendant.

La vérité c’est que je suis heureux
A l’ombre de ces mimosas en fleur
Faits à la mesure de mon corps.
Extraordinairement heureux
A la lumière de ces papillons phosphorescents
Qui paraissent découpés aux ciseaux
Faits à la mesure de mon âme.

Que le Comité Central me pardonne.

A la fin seule compte le bien que le beau délivre, que délivre le poème, bien et beau fussent-ils relatifs et réduits au dénominateur commun du poème, cette nomination commune à laquelle le poème cherche à tendre désespérément et danser sur la corde, cela que tous nous allons mourir qui est bel et bien, mais pas tout de suite, qui est l’idée mobile de Nicanor Parra, de nous y faire penser, pincer, frotter, frapper en attendant, de nous réjouir de ce contre quoi on ne peut rien sinon sourire en guise de consolation..