Quitte ou double de Raymond Federman. par Jacques Demarcq

Les Parutions

18 avril
2004

Quitte ou double de Raymond Federman. par Jacques Demarcq

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Maurice revient




Il n'y a pas deux pages pareilles.
Vous me direz : c'est vrai dans tous les livres ; les mots changent d'une page l'autre ; ou les phrases, l'agencement des mots ; en fonction du récit, du discours, de l'envolée lyrique ; suffit de lire pour s'en rendre compte.Certes, mais là c'est visible. Disposition du texte et typo varient à chaque page. Parfois un verso et un recto en vis-à-vis sont symétriques, mais c'est l'exception qui confirme le dérèglement (dans tous les sens). Nul doute, c'est écrit, composé page par page. Nul doute, Maurice revient : y'a que lui pour concevoir un bouquin de cette façon. Pas Thorez, non ! (Je précise pour ceux qu'étaient pas nés en 44 ou 46, qui sont peut-être pas encore nés, qu'ont pas lu Aragon !) Il est increvable le Roche, solide comme le, et crevant (dans tous les sens). Au lieu de l'arme à gauche, il a passé en Amérique. A troqué le lamento d'Ariane (lasciate mi... ) pour Billy Hollyday. Et de bougnat s'est fait juif : ça renouvelle le réper-toire de contes, légendes, histoires vraies.
Fallait s'y attendre ! Déjà, en 1979, il avait publié sous le même hétéronyme un récit intitulé The Voice in the closet, à côté d'un texte …chos sous son nom. L'édition Coda Press, une rareté, en est aujourd'hui proposée à $ 175 sur internet. LES voix en fait, plusieurs : celles qu'un enfant rescapé entend dans sa tête depuis que la police française a envoyé ses parents et deux sœurs à Auschwitz. «a le changeait des récits d'amputés des quatre membres (sauf le cinquième) à la guerre 14. Et question polyphonie plurivoque multipistes, il s'y entendait, le Maurice.
Bon, l'Amérique l'a marqué. Physiquement, il a grandi de 20 cm et ses cheveux ont repoussé. Idem littérairement : il fait, disons, moins compact ; plus ample. Sans doute un effet de l'espace américain. De ça qu'il cause d'ailleurs : sa découverte de l'Amérique. Délayée et retardée (les bilingues comprendront) dans l'eau des nouilles, mais c'est le prétexte-leitmotiv-rengaine du bouquin : l'auteur vit de pâtes et de café (Maurice a toujours été frugal). Le tout à plusieurs voix bien sûr : il n'a pas pu s'en empêcher. Le personnage (il) aux prises avec le rédacteur (je) sous l'œil du concepteur (tu).
J'aurais pu dire autre chose. Que la traduction d'…ric Giraud est impec, puisqu'on dirait du Ferderman. Que Raymauriçond raconte ici comme dans Amer Eldorado la même histoire du jeune type aux prises avec une Amérique qu'il aime sans bien la comprendre - comme tout ce qu'on aime. Que c'est un roman d'apprentissage dans la pure tradition qui se moque des traditions. Et que c'est passionnant à feuilleter, plaisant à lire dès qu'on cavale et saute à travers les pages - comme pour la poésie, tiens !