Revue Grumeaux n° 3, Violence par Anne Malaprade

Les Parutions

30 janv.
2013

Revue Grumeaux n° 3, Violence par Anne Malaprade

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Voici une revue convaincue, convaincante, qui a des convictions. Grumeaux refuse le « lisse » comme le « fade », et nourrit l’âme de ses lecteurs et de ses contributeurs, les invitant à un festin de textes, d’images et de photos aussi varié que généreux. Ici on considère la langue comme une matière indomptable et indomptée dont l’épaisseur et la résistance ne sont jamais niées ou évacuées.

Cette livraison, après le thème de la « voix » et de « l’impossible », se heurte cette année à la question de la « violence ».

Grumeaux fabrique ainsi un petit pan de l’histoire mouvementée de la littérature contemporaine : une littérature qui pense dans l’invention, et qui invente des formes du fait même de son exigence pensante. Modeste dans sa périodicité, elle tente de paraître une fois par an. Ambitieuse, elle regroupe des angles d’attaque transdisciplinaires et fait s’exprimer des singularités : le Nous n’est pas que le nom de son éditeur, c’est aussi un collectif pluriel qui capte l’événement et souligne l’irréductible. Soigné, cet épais cahier (près de trois cent soixante pages) est illustré par Marion Jdanoff dont les dessins disent les animaux cracheurs de feux et rompus, fuyants et blessés que nous sommes, et ce jusqu’à la coupure, jusqu’à la scission : corps tranchés et tranchants, animaux-végétaux, taches et flammes dans un noir et blanc propre à traduire l’expérience extrême. Grumeaux offre un regard parabolique, expérimental, une partition plastique et textuelle qui multiplie les tentatives et les propositions. La violence — du latin « vis » qui signifie force et vigueur — s’impose, surgit, renverse, accélère, défie, écrase, et lui sont offerts ici un espace et un lieu pour exister au-delà de ses manifestations ponctuelles et répétées.

La violence constitue une rupture et une fin qui ne sont pas pour autant absence d’œuvre ou de projet. Elle abolit et invente. En elle s’effondrent un état et une émotion, une croyance et des pratiques que les textes ici réunis éprouvent avec un certain courage. Avec la violence s’ouvre un espace d’indécision que la langue essaie d’articuler selon les moyens qui sont les siens. La violence découvre un vide et un temps de silence. Ce trouble temporaire est sans doute l’un des points communs des travaux réunis. Poèmes, photographies, textes théoriques, proses biographiques explorent un geste ou une intention qui ne sont jamais seulement assignables à une forme de déraison. Une violence physique, sociale, historique, raciale, sexuelle, politique, étatique ou familiale qui ne parvient pas à éteindre le sens, les sens. Une violence dont la langue peut témoigner, une violence que la langue objective, met à distance, délimite, comme par exemple dans ces « Poèmes numérotés sur la haine du père » de Patrick Varetz. Une violence que la langue véhicule à même son corps verbal ainsi que l’expose Philippe Artières dans sa description des « attentats d’écriture » : l’écriture comme arme graphique, comme art d’attaque qui participe de l’anonymat tout en signant un projet, une utopie ou un désir de révolution. Une violence qui est « notre part » et « de notre part », ainsi que le montre Bernard Aspe : sans doute faut-il prendre le risque de réapprendre à haïr et être capables de dire où doit s’arrêter le discours, quand doit commencer l’acte. Le collectif seul peut assurer l’expression d’une parole pleine qui réponde aux offenses et aux outrages.

Au-delà de ce dossier central, auquel manque un texte de présentation et d’orientation générale, Grumeaux propose trois autres chapitres : « Double change », « Plus loin » et « Passe-passe » donnent à lire des fragments de travaux en cours, des traductions, et un « dispositif » permettant de composer dix millions de sonnets palindromes.

La violence, en tout cas, apparaît comme une force plurielle qui travaille souterrainement l’humanité, pour le meilleur et pour le pire. Elle est un potentiel qui négativise le sens. Parallèlement elle relance l’exigence d’une éthique pour les êtres de langage et d’action que nous sommes tous les uns par les autres, les uns pour les autres.