Ritournelles, 20 ans par François Huglo

Les Parutions

18 déc.
2019

Ritournelles, 20 ans par François Huglo

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

 

            20 ans de création littéraire transversale en Aquitaine en 200 pages… en deux mots ? Risquons : sérendipité, diffraction. Julien Blaine : « Quant à mes performances ou déclara©tions, les meilleures, selon moi, l’ont été grâce à la grâce de la sérendipité » (PS n° 97, printemps 2014). Le mot désigne le don de faire des trouvailles sans les avoir cherchées, le stimulus accidentel et inspirateur, la combinaison du hasard et de la sagacité, entre mètis grecque et art du conteur. Marie-Laure Picot, en un texte écrit le jour de la mort d’Hubert Lucot, le 18 janvier 2017  : « La diffraction constitue un éclat ouvrant sur un monde plus vaste. Chacun d’eux utilise le fragment puis l’emboîtement. Cette technique génère une forte impression de désordre, qui tient en alerte, oblige à une lecture plus active, plus constructive ». Une lecture qui prolifère en rencontres qui prolifèrent en lectures. Solitaire, au départ : « Il faut aimer les gens dans le silence et l’isolement. Aimer ne prend acte qu’en pensée ». Puis « en acte, tu marches en aveugle et tu te cognes au mur ». Car « on ne sait jamais si on plaît ou non, si on fait ce qu’il fallait, si on s’est bien fait comprendre ». Affaire de sérendipité, de mètis. « Il faut bien, pourtant, que l’écriture aille quelque part et cette direction qui n’en est pas une, il faut la chercher ». Comme Ulysse.

 

            Marie-Laure Picot encore, fondatrice et réalisatrice de Ritournelles : « J’ai réuni à maintes reprises des auteurs et des artistes dans le but d’expérimenter, sous la forme de propositions transversales pour la scène, leur créativité et leur capacité à faire dialoguer les images, les sons, les gestes et les textes. Il s’agissait surtout de faire prolonger la langue dans un autre univers artistique ». De « tester des textes », dira Liliane Giraudon. Tester, toaster : mettre sur le gril. Car « le poème est la forme littéraire la plus ancienne mais aussi le lieu de renouvellement formel le plus actif ». Le jeter (sur scène), c’est l’acter. « Ritournelles acta » est.

 

            « Au commencement », Élisabeth Meller-Liron, conservatrice générale honoraire des bibliothèques, reçoit Marie-Laure Picot, instigatrice de l’association Permanences de la littérature, pour discuter de son projet de festival, en des années où les « formes littéraires hybrides » étaient encore « inhabituelles », et propose à la DRAC le versement d’une subvention pour le lancement de Ritournelles. Jean-Marc Baillieu a « essuyé les plâtres car associé à la première résidence de Permanences de la littérature en 2000 », en trio avec la danseuse de butô Naomi et le saxophoniste Jean-Jacques Quesada pour une « poudre de riz sonore » au château de Cadillac. Ce texte sera édité par Didier Vergnaud, « quasiment le premier livre publié par le bleu du ciel ». Autres témoignages : Claude Chambard se souvient d’Hubert Lucot et de Sylvie Nève au cinéma le Molière à Bordeaux, de Bernard Noël à la bibliothèque de Mériadeck, de Jean Daive, Michel Butor, Valère Novarina, Emmanuel Hocquard & Pascal Quignard, Olivier Cadiot & Paul Otchakovski-Laurens, Carlotta Ikeda & Pascal Quignard pour Medea… mais « on craint l’inventaire » !

 

            « L’enjeu de compagnonnage entre Permanences de la littérature et script pour les trois premières éditions de Ritournelles » amène Jean-Paul Rathier à repousser les « couples infernaux de la pensée binaire » qui dresse « toutes sortes de frontières imaginaires entre patrimoine et création, urbain et rural, populaire et élitiste… ». Vannina Maestri se souvient de Jacques Sivan, de son « vortex infravocal », ce « son spectral de l’écriture vocale ». Pascal Quignard demande à Marie-Laure Picot de raconter sa tournée au Japon et en Russie avec Carlotta Ikeda, aujourd’hui « morte : un corbeau noir ». 

 

            Répondre à une invitation de Ritournelles, c’est aussi une histoire d’horaires de trains et de réveil matin, rappelle Philippe Adam, tout ému de lire son Canal Tamagawa en présence de « pointures de la poésie sonore, comme Jean-Michel Espitallier », qu’inspirent les toponymes rencontrés au cours de ses déplacements. Frédéric Forte est fier de voir filmée par la documentariste Perrine Michel son expérience d’ateliers d’écriture auprès de dix classes de primaire du Libournais. Une soirée à Saint-Denis-de-Pile avec Bertrand Belin suggère à Éric des Garets une comparaison entre Paul Otchakovski-Laurens et Marie-Laure Picot : le même « attachement indéfectible aux textes et aux êtres ». La célébration à Bordeaux des 40 ans d’artpress en 2012 fut, pour Catherine Millet, l’ « un des moments les plus émouvants de (sa) vie ». Patrick Bouvet s’inscrit dans le « champ de vibrations » entre les haut-parleurs en « façade » et les « retours » —« ça tourne / ritourne ».   

 

            Des textes de création : Didier Arnaudet, Charles Pennequin, Jean-Marc Baillieu (extrait de Poudre de riz sonore), Liliane Giraudon (extrait de Biogres de 3xM), Éric des Garets, Jean-Michel Espitallier (sur une vidéo de Yumi Sonoda), Marie Borel (extrait de Trompe-loup), sur des photographies de Jean-Christophe Garcia, Le partage des eaux), Jean Daive (contribution à la journée Poésie-ready-made au capc en 2004), Patrick Bouvet (extrait de Recherche+corps), Ryoko Sekiguchi (extrait de Adagio ma non troppo), Pascal Quignard (extrait de Medea), Julien Blaine (juillet 2019), Jean-François Bory, Fred Léal (texte créé pour la vitrine de Michard-Ardillier), Emmanuelle Pagano (texte créé pour le trio Lo polit mai / Le joli mai avec Claude Chambard et Mateù Baudoin), Didier Vergnaud. Et des photos, en portrait (dont ceux de Marie-Laure Picot, Didier Arnaudet, Olivier Cadiot, Charles Pennequin, Hubert Lucot avec Claude Chambard devant Le Grand Graphe à Cadillac, Éric des Garets, Jean-Michel Espitallier à la batterie, Vannina Maestri, Isabelle Jelen, Roland Barthes dessiné par Camille Lavaud, Patrick Bouvet, Ryoko Sekiguchi, Pascal Quignard, Carlotta Ikeda, Julien Blaine, Ange Leccia, Jean-François Bory, Fred Léal, Édith Azam, Didier Vergnaud, Véronique Vassiliou, John Giorno, Philippe Adam, Henri Deluy, Anne-James Chaton, Benoît Delbecq) ou en duo (Paul Otchakovsky-Laurens et Olivier Cadiot), en groupe (Catherine Millet), sur scène, dans la salle… et l’inventaire n’est pas exhaustif !

 

            « Je n’ai jamais été seule », écrivait Marie-Laure Picot. Arborescence de la lecture en « amitiés littéraires ». Arborescence de ces amitiés en partenariats nécessaires à leur démultiplication pratique : la liste des institutions (DRAC, CNL…), des médiathèques, bibliothèques, théâtres, musées, libraires, etc., prend toute une page. Cet arbre n’est pas seul. D’autres éditeurs organisent d’autres rencontres en Aquitaine. Françoise Favretto a longtemps animé celles de Mensuel 25 à Saint Quentin de Caplong, citons encore Cécile Odartchenko et ses éditions des Vanneaux à la galerie Première ligne à Bordeaux, les rencontres annuelles des Amis de Michel Valprémy à Robin, près de Fronsac. Ou le bel hommage à Michel Ohl organisé par la librairie Georges en 2014, avec lectures par Daniel Crumb et François Mauget. Arborescences parallèles ? Les branches se croisent, pourtant : « Vergnaud et Artufel me proposèrent chacun de me publier ; à court terme je n’ai rien à leur proposer » (Michel Valprémy, Journal 4, le 8 juillet 2002). À quoi ça tient ?

 

 

  

 

Retour à la liste des Parutions de sitaudis