TESTE 33 par François Huglo

Les Parutions

02 mars
2019

TESTE 33 par François Huglo

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            Glabre et fardé, œil fermé (paupière plissée), oreille ouverte (une plaie ?), ce visage pleine peau en couverture crie-t-il ? Articule-t-il ? Chante-t-il ? Gobe-t-il l’air ? Figure-t-il l’infigurable Monsieur Teste (Valéry : « Tout s’effaçait en lui, les yeux, les mains ») ? Le mutisme de la photo de Marc-Antoine Serra s’empare des bruits et des vitesses d’une ville, de ses aplats et perspectives, dans un Portfolio marseillais. Du sonore est traduit en visuel et l’inverse, en ce n°33 dédié à la mémoire de Georges Hassomeris (1953-2019), avec en dernière page un échantillon de son humour érudit.

 

            Traduits du croate par Vanda Mikšic, les poèmes de Miroslav Kirin ébruitent notre Europe commune où « les banquiers ont levé leur voix contre la morale », où « vous avez pris confiance en vous avec des mensonges solides / Moi — je les adoucissais à la matraque », où un « homme dans la mer » ne peut interroger « car il n’y a pas, il ne peut pas y avoir de proximité entre ce qui est dans la mer et ce qui est dehors, la ligne qui les unit n’est qu’une apparence, c’est une ligne dessinée par ceux qui sont dehors, ces dominateurs égoïstes, ces savants prétentieux en jeans Armani », qui ne peuvent « savoir pourquoi, pourquoi ai-je plongé dans la mer, pourquoi suis-je tombé dans la mer, pourquoi fuis-je la terre ferme de ma naissance ».

 

            Une réponse, dans le poème suivant, de Laurent Bouisset, sous le titre « Distance de sécurité », réponse d’homme d’en-dehors de la mer : « je ne vais pas en Afrique par lâcheté // j’ai bien peur de caresser là-bas / un des côtés les plus… râpeux / de l’hexagone… / ou pour le dire plus crûment : sa pire gueule… », avec « ses yeux de rat / dans le rétroviseur intérieur / juste à côté des miens… ». Pour Frédérique Guétat-Liviani, les « ronds-points mort-nés » sont « des innommés posés / au centre du vide // entre deux zones d’activité l’une commerciale l’autre / économique ».  Sarah Keryna en demi-sommeil voyage autour de son écran télé comme Apollo 17 photographiait la terre ou comme « les oiseaux règlent leur migration sur des signaux thermiques et lumineux ». Patrick Sirot « file les ténèbres à côté » de sa mère Suzanne. Traduit de l’espagnol par Patrick Lorenzini, Bartolomé Ferrando « respire les couleurs / agitées par la roue solaire // tandis que le vent / lime l’air / et le décompose ». Deux « visual poems » de Démosthène Agrafiotis, où « art » dérive d’ « alerte », séparent cette traduction de celle (en arabe) de Catherine Serre et Mazin Mamoory par Najwa Salhoul, dont les poèmes sont écrits sur l’idée de l’oppression : « Quand y verrons-nous clair ? / Dans un temps de place attribuée / Dans un temps de place distribuée ». Ou : « Je ne te vois pas au milieu de ces piles d’images et de cette dense dispersion / Des fantômes sans lumière ni ombre ». On songe à Orphée aux enfers. De même en lisant Claire Ceira : « Où sont ces corps, nos corps d’enfants, de vingt ans, de soixante / par quels trous d’éventail passe ce qui passait, / de nuit à nuit ? ». Ou Julien Boutonnier : « mousse / ruisseau léger / je jouais seul avec les / cailloux : barrage / le petit bois / 205 beige de papi ».

 

            Traduit par Antoine Jockey, Ali Ashoor (Arabie saoudite) isole des aphorismes  ou les assemble en paragraphes : « Menteur est le soleil qui ne fond pas dans l’œil du matin (…) Remplaçons la pluie par des épis. La pluie pousse et les épis tombent (…) Chaque conscience se mord la langue (…) Le passé est le contexte d’un lieu, non le déroulement d’un temps (…) J’ai oublié aussi que j’avais inventé mon souvenir et y avais cru, comme j’avais inventé mon oubli ».

 

            Les petits trésors d’enfance d’Hervé Brunaux ressemblent à ceux de Michel Valprémy : dans le petit pagne d’Iga Biva, « il y a des pinces-monseigneur (…) il y a des poésies il y a des œufs pourris des croque-monsieurs des crocodiles des roudoudous ». Christian Désagulier livre un extrait de « R le point », poème crypté, criblé, pour « ce qui a des o pour e  e ». Sébastien Lespinasse a « trouvé dieu (…) un jeudi matin » dans un embouteillage, plus exactement dans l’idée qu’il était lui-même l’embouteillage. Cette « appartenance totale » à un « dieu cause de lui-même depuis toujours » lui a rappelé Héraclite, aurait pu lui rappeler Spinoza.

 

            Sous le titre « J’ai avalé la clé j’ouvre avec mon corps », Simon Alloneau & Laura Vazquez collectionnent les propositions imparables : « quand on retire le bon caillou la montagne s’écroule (…) je suis sorti de prison en passant à travers le surveillant (…) je dors dans le noir parce que je suis timide (…) j’aide une dame à tomber dans les escaliers (…) c’est une méduse qui s’est occupée de moi quand j’étais mort ». Au cours des six premiers épisodes du feuilleton (à suivre) de Boris Crack, l’Europe enseigne à un lapin ce qu’est « la citoyenneté par l’investissement » : « tu peux devenir Européen si tu as assez d’argent ». Car l’Europe empoigne la corde Tina, « la corde de première qualité pour les premiers de cordée ». En italien et en français, Viviane Ciampi semble avoir trouvé la clé-corps de Simon Alloneau et Laura Vazquez : « elle est ce corps elle est ce visage puis vient l’admiration puis vient la vibration l’insecte qui répond au mot toujours possède la clé qui ouvre la porte du palais d’aimer ».

 

            Le devenir-hanneton de Jean-François Bory, qui est aussi un devenir-lettre du hanneton, est conté en six pages illustrées, six plans colorés. Si c’était un chemin de croix, on dirait six stations, mais grâce à Dieu il n’y a ni croix ni chute, juste des déplacements qui apprivoisent à la mort et au principe de Lavoisier : « Presque tout / le mois de juillet // et jusqu’au 15 août, / j’ai regardé un hanneton / trier / près de l’arbre / derrière / le garage, / et ranger // Le 22, je suis allé / en ville chercher / un nouveau logiciel / de classement / pour les textes, // trop / nombreux / dans mon / ordinateur. / Le 23, il ne / bougeait plus, / il était déjà / tout sec.// Je l’ai pris / et je l’ai mis / dans une boîte en carton / avec d’autres insectes morts / qui avaient vécu / cet été là. // Et vous, où allez-vous / me classer / et me ranger ? ».

 

            N’oublions ni Patrick  Lorenzini, ni Paul Antoine, ni Cédric  Lerible qui a signé l’éditorial.  Pilote du « véhicule poétique trimestriel » créé en 2010, il le veut, dans une lettre d’accompagnement, « à la fois tête et témoin de son temps (…), toujours en mouvement », déplaçant « sa ligne éditoriale au gré des rencontres et de l’actualité dont s’inspirent poètes et artistes ». Testé, approuvé.