Trubert de Douin de Lavesne par François Huglo

Les Parutions

22 févr.
2020

Trubert de Douin de Lavesne par François Huglo

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Trubert de Douin de Lavesne

Trubert : tru comme truand (truant), bert comme baron (ber, au cas sujet singulier). Ou la chanson de Roland piratée par le roman de Renart. Dès les premiers vers, cela se présente comme un « fabliau (…) rimé par Douin », mais Bertrand Rouziès-Léonardi flaire la parodie. Selon Corinne Füg-Pierreville (« Le déguisement dans Trubert : l’identité en question », in Le Moyen Âge 2 / 2008), « ce fabliau serait peut-être bien un court roman travesti ». Le héros ou anti-héros lui-même use du déguisement avec l’habileté d’un Arsène Lupin. On pense aussi au masque de Fantômas, aux métamorphoses de Rocambole : ces 2984 vers (moitié moins qu’un roman de Chrétien de Troyes : Rouziès-Léonardi rappelle qu’Yvain ou le Chevalier au lion avoisine les 7000 vers), vivement rythmés et dialogués, sont à lire aujourd’hui comme la série d’épisodes d’un roman-feuilleton. Médiéval, certes, « satire au vitriol sur ce XIIIe siècle français dont on retient saint Louis pour ne pas voir Philippe le Bel », écrit le traducteur, mais pré-rabelaisien.

Comme le jeune Perceval, Trubert, « niais habile », manifeste « un grand appétit sexuel », mais ses aventures sont autant de blasphèmes de tout ce qui fonde l’ordre aristocratique : « la chevalerie, la guerre, la famille, le mariage arrangé, le serment vassalique » sont parodiés, sans oublier « la caution religieuse de cet ordre » : un crucifix est dédaigné. Rouziès-Léonardi voit en ce Renart fait homme « un chevalier noir qui gratte de sa lance le vermeil clinquant des armures ancestrales, car la gloire n’est trop souvent que du sang coagulé en lumière », et un « supertransfuge de classe ». Ajoutons : de genre. Il passe le relais « au sexe dit "faible", qui se rebiffe à travers lui », et accueille en son lit « la confession de femmes frustrées et désirantes ». Le trublion Trubert introduit et sème du trouble dans le genre, et pas seulement dans le genre littéraire. Le texte connut plus de succès populaire sous le manteau que parmi les cercles lettrés. Témoin de cette circulation clandestine, le nom du héros perdit sa majuscule pour, désignant le « débauché » (mais n’est-il pas plus proche de ce qui deviendra, au XVIIe siècle, le libertin ?), reparaître plus tard sous les plumes de Guillaume de Machaut et d’Eustache Deschamps.

Réels ou fictifs, les escrocs correspondent aux structures économiques de leur époque. Trubert aurait-il quelque chose d’un capitalisme naissant, brisant le carcan de la féodalité ? Tel l’illustre Gaudissart de Balzac, il se fait précéder par sa réputation, sa réclame : « Il s’engage dans la plus grande rue / Et l’arpente, les mains en porte-voix : / "Charpentier, crie-t-il, œuvrant pour les rois !". Ou « D’un bout à l’autre, il traverse la ville / En criant qu’il soigne et guérit tout mal ». Comme tout escroc, il braque d’abord les cerveaux. Puis l’habit fait le moine. « Il se grime si bien que, pour l’aspect / Et l’allure, il a l’air d’un charpentier ». Ou « pour l’heure, il veut en docteur se grimer ». Diafoirus n’est pas loin. Reste à réussir son entrée dans la comédie humaine, avec scènes de baston et bastonnades genre Guignol, Scapin, ou tontons flingueurs. Les autres personnages, chambellan, sénéchal, ducs, écuyers, chevaliers, sont-ils moins grimés que lui ?

Trubert « gagne davantage qu’il ne perd », il se croit « assez bon / pour multiplier un petit profit » et cherche « le moyen d’accroître son fonds », mais il n’accumule pas. Loin des eaux glacées du calcul égoïste, il regagne « son havre chéri » (le repaire du goupil), et jette « sur le tablier » de sa mère « tout l’argent qu’il a ». Mauvais garçon, mais brave petit. S’il part à l’aventure, c’est parce que sa « sœur aurait besoin d’une pelisse ». Comme le publicitaire, il vend du vent : charpente « sans chevron ni cheville », maison « qui tient debout sans pierre ni moellon ». Il soigne surtout l’emballage (il emballe son monde). Mais c’est pour démasquer qu’il se masque. Pour renverser l’ordre établi. « Le duc » est « par un fol immobilisé », et devient son souffre-douleur. L’or dont Trubert le couvre est « merde de chien ». Il « vous donne un teint doré », mais il pue atrocement. Collons ici cet extrait de la lettre adressée par Freud à Flies, le 24 janvier 1897 : « J’ai lu un jour que l’or donné par le diable à ses victimes se transforme immédiatement en excrément. (…) Dans les histoires de sorcières, l’argent ne fait que se transformer en la matière dont il était sorti ». Pompe à phynance = pompe à merdre…

Comme Charlemagne Roland, le duc pleure le neveu que Trubert a fait pendre à sa place. Cet échange de rôles entre le preux et le pendu est l’un des tours joués par celui dont les « maîtres mots sont silence et souplesse », ajoutons le verbe composer : « il se compose ce maintien bravache / À quoi l’on reconnaît le vétéran ». Ses merveilleuses facultés d’adaptation passent par tout un apprentissage. L’acquis l’emporte sur l’inné, l’émancipation sur l’ordre immuable de droit divin. « Ce que j’ignore, je l’apprends », dit-il à sa mère. Julien Sorel avant la lettre, en plus rabelaisien : quand « tous les vins sont là, du rouge au clairet, / Vin de fût, vin aux mûres, bon rosé, / À la zédoaire et vin épicé », il « ne fait pas le délicat ». Pas davantage quand, déguisé en femme, il se fait appeler Couillebaude, et prétend avoir le con « en biais ».

Un homme de théâtre (ou de spectacle : marionnettes, vidéo…), voire de radio, tenté (car c’est tentant) par une adaptation de Trubert, maintiendrait sans doute la présence du narrateur en voix off : « Je n’embarrasserai pas mon récit / Des marques d’allégresse et d’émotion », récapitulant parfois les épisodes précédents. Quand cette voix conclut son récit comme un conte : « Demain matin, vous porterez couronne. / (…) / Le roi s’est finalement endormi. / La demoiselle de près l’a suivi / Et c’est enlacés qu’ils passent la nuit » (ne manque que : « ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants »), le lecteur adresse un clin d’œil complice à son héros, et lui chuchote : Trubert, pourquoi tu tousses ?

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