Ulysse dans les dés de Mallarmé de Jean-François Bory par François Huglo

Les Parutions

23 juil.
2018

Ulysse dans les dés de Mallarmé de Jean-François Bory par François Huglo

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            « Ça y est, ils ont quitté le quai ! ». Quoi, ça ? Les dés jetés, l’incipit. Qui, ils ? Le « nous » de la page suivante : « nous entrons dans une épaisse ouate de brume ». Ulysse et « je » : « Je n’ose parler à Ulysse (…) je m’ennuie déjà ». Le lecteur ? Pas celui qui est resté sur la rive d’où « parvient encore l’ovation des logopèdes massés dans le littérarium et d’encore plus loin (…) le chant grave et profond des lecteurs ». L’internaute apprend que les logopèdes sont des orthophonistes, le littérarium une sorte d’atelier d’écriture, avec concours et jury, organisé par l’Université de Lyon 2. Mais le mot sonne un peu comme funérarium. Différons le retour en ce royaume d’Ithaque, embarquons pour cette lecture singulière, qui reconnaît Ulysse « lancé dans des circonstances éternelles / du fond d’un naufrage » dès le départ du Coup de dés mallarméen, dont le roulement évoque le roulis d’une « coque » sous la « voile alternative ». Reprenons la deuxième page de Bory : « Le bateau tourne sur lui-même, cherchant le vent ». Un dé.

 

            Nous sommes entrés dans le titre (nous : narrateur et lecteur de ce livre-ci). Mais pour quoi faire ? Ulysse est entré chez Mallarmé, mais nous ? Livré à l’ennui (sans majuscule), le narrateur endormi fait deux rêves, sombre en deux naufrages : une étiquette « le narrateur go home ! » collée par les marins, des bulldozers géants déversant dans la mer « des tombereaux de livres ». Chacun agence des mots, comme le narrateur dans l’ « espace mental » de son demi-sommeil. L’espace électronique de son ordinateur ? « Erreur de clavier ? Fausse manœuvre ? Je savais ces mots trop vieux, trop vieux jeu, très et trop usés pour dire tout le secret : que la vie est toujours toute la splendeur et moi là, au Monde ». Ce « sens total » est dérobé par le « tohu-bohu de sens » de « mots recollés », de « mots au sens usé recomposé ». Mais il n’est qu’un « rêve impossible qui fonde à la fois la limite de la lecture et la liberté paradoxale du lecteur ». Chacun redistribue les pièces de ce « puzzle disparate », retrouve ainsi une part « du PROVISOIRE que le temps inscrit et menace partout ».

 

            Décomposition, recomposition : « permanente souillure du temps », mais si tout se transforme, rien ne se perd ni ne se crée. Tout est là et « Je suis là ! Quel bonheur d’être en vie, on ne le dira jamais assez ». Une courbe d’oiseaux croise une colonne de lettres. L’esclave numide « qui dort nue » (et humide : dans une position d’hippocampe) a été déposée par « Thot, le dieu égyptien de l’écriture, peut-être accompagné par Erato la muse grecque de la poésie érotique ». Elle s’écrie (et Bory écrit) en vieux phénicien : « j’suis trop contente, j’suis trop contente ! », ajoutant  ainsi « l’émerveillement nécessaire à la succulence de la boisson et du moment ». Boisson : deux doigts d’aurore ? De « Vingt-sept mille-cent-soixante-quatorze fois l’aurore », et d’autant de « jours aussi constants, inutiles, uniques et permanents que le flaquage des vagues, des vagues (…) ».

 

            Réagencer le même est désespérant : « Triste carne, ai de mim ! Jà li os livros todos ». Pourtant, l’association, « sans contrainte, des éléments et des motifs qui proviennent du monde culturel en général », ne renvoie « à aucune œuvre en particulier », mais utilise « des phrases, des citations, parfois des livres entiers comme un idéogramme, un mot ». Le poème « fixe les formules, capte les échos, enregistre les accents, étale ou affine un langage déjà entendu mais pour mieux sonder les capacités du verbe à dire autrement, à ménager, au sein du perceptible convenu, l’inouï, l’intervalle dans le plein, des dissonances dans le ronron habituel des histoires toutes faites ». Témoin, la « houleuse densité graphico-picturale » de ce « livre-poème »-ci. La poésie concrète « enlève de notre esprit l’idée d’un texte original dont notre langage serait la traduction ou la version chiffrée ». Elle « renonce à dire la chose même comme l’algèbre fait entrer en compte des grandeurs dont on ne sait pas ce qu’elles sont ». Elle est « trop contente » de « remordre sur la vie ».

 

            Mer lignes noires sur fond blanc, soleil portion de cercle blanc, ciel noir : l’aurore est « blanche et noire —comme de papier—, et pas du tout aux doigts de rose ». Puis (pluie) tout devient gris. La déprime s’installe : « Nous ne sommes pas libres, nous le savons dès l’enfance ». Le jeu de dés avec Ulysse en distrait, « au plaisir des mots », mais le jeu inscrit-il l’histoire ou est-il inscrit en elle ? Bory ne cite pas Jacques le fataliste, mais quand le narrateur dit qu’il « n’aime pas les dés », qui le rendent « dépendant du hasard », Ulysse lui répond : « Depuis toujours vous êtes dépendant, le jour et le lieu de votre naissance, votre nom propre, etc. Jouez ! ». Le mot mer sort des dés, les dés tombent dans la mer.

 

            Bory sème des sabliers comme des diabolos à cheval sur une ligne courbe à trois boucles qui coupe, relie, ou entoure, des mots ou groupes de mots découpés dans Un coup de dés. Les vagues mènent Ulysse des caractères cunéiformes aux hiéroglyphes égyptiens : « la barque du dieu Râ l’a ramené vivant sur une autre rive ». Calypso prononce le nom de « Pozéidon » en « graseillant légèrement ». Elle dit à Ulysse « que parler c’est toujours souffler sur les choses pour que la buée qui les recouvre les fasse apparaître ». Et que « l’univers » (ou « l’océan ») est « une très vieille et interminable catastrophe qui se déverse dans le temps : ce vieux mensonge ». Elle a été « trop-trop-trop malheureuse » quand Hermès lui a dit qu’Ulysse devait repartir, elle a « pleuré des sabliers entiers ». La partie de dés reprend, Ulysse est joué par le narrateur : « Parce que je suis l’auteur de ce texte et que je n’envisage pas de retrouver ce dé ». Le narrateur est joué par la langue : « Et moi, croyez-vous que j’écrive ce que je veux. Ces adjectifs fanés… ces mots mal nettoyés de tout un passé… Ces conjugaisons comme en aparté… Ces phrases qu’il faut finir alors qu’on est lassé… Croyez-vous vraiment que je sois libre ? »

 

            « Quelques pages de brouillon » ajoutent du blanc sur noir au noir sur blanc des précédentes. Sur l’avant-dernière, une femme écarte les cuisses, un livre ouvert couvre son « origine du monde ». Légende : « La petite esclave nubienne s’est éclipsée, pourtant en la couvrant de phrases et de mots, j’avais fait de mon mieux ». À suivre ?