Giulia par Christian Bernard

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

Giulia par Christian Bernard

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pour François Martin





Une très ancienne raison de ma réticence à l'égard de la campagne vient, je crois, de ce que ma mère ne pouvait poser le pied dans la plus insignifiante prairie sans en extraire aussitôt deux ou trois trèfles à quatre feuilles. Ma totale incapacité à en dégotter le moindre m'a toujours paru une injustice de la transmission génétique (quoique je ne tienne pas trop à ce que je tiens de ma mère), en même temps qu'un signe probant de l'ingratitude de la verdure voire de l'ironie métaphysique de la nature. Toute l'attention, la patience, les ruses méthodologiques que l'enfant docile que j'étais a vainement consacrées à la quête de ce graal végétal ont fini par le convaincre de sa débilité scopique, au demeurant bien assortie à une certaine gaucherie de timidité. Jusqu'aux peintures de paysage, de Corot aux Impressionnistes, en passant par Millet et les chromos naturalistes, dont les à-peu-près me semblèrent, plus tard, corroborer cette faiblesse oculaire. J'en eusse conçu moins de ressentiment latent si le trèfle à quatre feuilles n'avait pas été tenu pour un porte-bonheur de qualité. Ma cécité sélective devant les houles d'herbes grasses me convainquait sans peine que le bonheur n'était pas une promesse pour moi. Ses truchements me resteraient inaperçus. C'est aussi pourquoi, je le comprends à présent, j'ai toujours regardé avec un sentiment partagé les Alfa Roméo dont les vrombissements volcaniques jouaient en ville la musique des griseries de puissance dont je me sentais sevré avant même d'y avoir goûté. Il me faut ajouter à ces déconvenues précoces l'encore inquiet souvenir d'une journée de vacances où mes parents (dans l'une de leurs nombreuses tentatives de se débarrasser de moi) m'avaient confié à des amis qui devaient avoir des enfants de mon âge. Leur père conduisait à tombeau ouvert, en doublant dans les virages serrés des routes alpines, une « Giulia Ti Super », du même bleu que les Gauloises sans filtre dont il nous enfumait. Quand j'appris ensuite que Roméo était le prénom d'un amoureux tragiquement contrarié, un héros moderne dont le populaire avait fait quolibet macho, je n'eus besoin d'aucune autre explication : le malheur était dans le pré.