591 # 4 par François Huglo

Les Parutions

10 mars
2019

591 # 4 par François Huglo

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            L’internationale sera le genre humain, mais par infraction et effraction (breach) des carcans identitaires et communautaires qui, de plus en plus durement, font loi.  « The breach » est le titre de la première des sept sections de 591 international, revue dirigée par Jean-François Bory, fondée en 2016 et « warmly welcomed from number 4 by Laurent Cauwet (Al Dante) ». Signés Jean-François Bory, Sarenco, et Vittore Baroni, les textes de cette section sont écrits en anglais (les deux premiers) et en italien (le troisième). Bory illustre « the interplay between signifier and signified » par un poème de Gomringer, et cite le logicien américain Alfred Korzybski : « the map is not the territory », pour ajouter aussitôt : « but a map is also an object in the world ». Traduisons un peu : « la poésie concrète n’est pas la révolution dont s’effrayaient ses nombreux détracteurs. Elle n’est rien qu’ un changement de point de vue sur les mots et le monde, une minuscule réforme du langage poétique. Et cependant, un grand pas pour les poètes modernes ! Les techniques d’impression ont considérablement évolué depuis 1965, et il est beaucoup plus facile de créer des poèmes d’avant-garde en utilisant des ordinateurs ».

 

            En début de la deuxième section, « Poezie », Jacques Barbaut signe en mots le Z de « bal Z ac » et celui « qui précédait Marcas », inscrivant « une certaine harmonie entre les personnes et le nom ». Il pose la question : « Est-ce seulement un hasard s’il y a deux « I » dans le nom de gIacomett? », établit une équation entre les A de « h. bAll » plus ceux de « hAns Arp » et les a de DaDa ». Enfin Barbaut dessine en toutes lettres, nageant dans la « considerable and infinite » distance « that separates the signifier and the signified » (comme disait Bory) son « nom propre » qui « est très commun ». Suivent Augusto de Campos, E.E. Cummings traduit et mis en lettres par Jacques Demarcq, Hortense Gauthier qui esquisse un « abcdaire socio-économique » en spatialisant les mots Efficacité, Fonds, Gestion, Investissement, John M. Bennett mêlant anglais et espagnol, Jean-Noël Orengo, Peter Kerr.

 

            « L’avenir des artistes en Russie n’a jamais été drôle. Il n’est toujours pas drôle. Je crains qu’en Europe, bientôt, ce soit aussi le nôtre ». Au programme : « tiers mondialisation générale, des vêtements, de la nourriture dog food, du langage-réflexe, des modes mortes, des attitudes convenues ». Ainsi Bory introduit-il un dossier « les russes », ceux de ses souvenirs : Dmitry Bulatov, Dmitry Zimin, Olga Dmitrieva, avant de laisser la parole (ou le chant, le champ) aux rythmes typographiques de leurs poèmes. Un bond vers le Japon d’un Shin Tanabe aussi aérien qu’un Miró, puis une errance dans le « programme génétique et aléatoire » de Susana Sulic, le « naître batracien » proposé par Typhaine Garnier pour faire le portrait visuel et sonore (« batracophonie » !) d’un étang.

 

            En troisième section, « Archives & déshérences », revoilà Bory en « semeur d’alphabet » sur la plage de Shoeburyness près de Londres en 1963, en lecture-performance avec Myriam Meyer en 1965 et avec Michèle Petitdant en 1966, voilà Alain Arias-Misson en juin 1970 à la biennale internationale de poésie de Knokke-le-Zoute, Julien Blaine en compagnie de César qui lui offre « sa première expansion nichée dans une bouée », tandis que Blaine présente à la biennale de Paris en 1967 une bicyclette où sont incrustés « les cycles du carbone et celui du solaire », qu’il détruira par le feu à Savigny-sur-Orge chez son ami Carmelo Arden Quin : « poème sur les 2 cycles, celui de la mort et celui de la vie ».  Démosthène Agrafiotis ressuscite « Thanos Mourrais-Vellondios le dadaïste oublié », cet Icare (« premier planeur grec de notre époque ») et mail-artiste dès les années 60, créateur d’objets « polymorphes, surréalistes et fantasiométriques », attaché à « relier la mythologie grecque à la vie quotidienne des néo-grecs », qui « a connu le bonheur de la générosité et du don sans (nécessairement) de retour ; sans la crainte et le deuil de la perte ». Les portraits se succèdent, démultipliant leurs auteurs et lecteurs comme ceux de romans, en vies possibles, comme dans Tels qu’en eux-mêmes de Jean-François Bory, qui retrace ici le parcours de Kitasono Katué, « poète d’avant-garde de l’ère Taisho à l’ère Showa », jusqu’à la tombe où « est inscrit le caractère "mu" : rien ». Bory rappelle qu’Ezra Pound a fourni l’adresse de Katué aux poètes brésiliens du groupe de poésie concrète. « Curieusement l’Occident, dans son monocentrisme jubilatoire, n’a pas retenu, pendant plus d’un demi-siècle, que la mondialisation s’était déjà faite dans l’avant-garde ». Autour de Katué, autres portraits : David Bourliouk, le groupe Fukuitaru Kafu, Takashi-San, les revues Asaet Vou.

 

            Section 4 : « Bruits de pages ». Hélène Frédérick livre le début de son roman La nuit sauve. Nathalie Quintane, ironique : « Je veux remercier l’ensemble des forces de sécurité qui interviennent pour assurer la sécurité des citoyens et la circulation des marchandises ». Extraits d’une conférence de Nicole Caligaris sur Sveva Ghez, d’un ouvrage de Pierre Senges, Projectiles au sens propre. Section 5 : « Eros kalos ». Un sonnet culotté, « le nez / Dans la moquette », de Christian Prigent. « Unskirt words & other tears » de Jean-François Bory, Nerval détourné par Ivan Messac, Larissa Mikhaïlovna Reisner (1895-1926) traduite par Olga Dmitrieva, Théophile de Viau (encore un sonnet) : « Phylis le mal me vient de vous avoir foutue (…) Je fais vœu désormais de ne foutre qu’en cul ». Section 6 : « Vessies et lanternes ». Jean-Marc Baillieu, entre français (guerres) et anglais (food), Laurent Cauwet : « La poésie n’a pas besoin de publicité mais de lecteurs. Et la publicité n’a jamais fabriqué de lecteurs (critiques) mais, tout au plus, des consommateurs (dociles) ». Via Cauwet, quatre adolescents : Jean Bellemère, Pierre Bissérie, Eugène Hublet et Jacques Vaché. Leur journal (un seul numéro, 25 exemplaires) s’appelle En avant mauvaise troupe. Section 7 : « Serpentins & red carpet ». Préparatifs d’un symposium et d’une exposition à la Beinecke library, Yale, genèse de la poésie numérique par Jacques Donguy (galerie Satellite, Paris, 2019), Sarah Cassenti : Le Générateur, Gentilly, 2018. Jean-François Bory et Yasuo Fujitomi : galerie Satellite, Paris, 2018. Pas de mot de la fin : « C’est qu’il m’en aura fallu du temps, vous savez, pour ne rien comprendre ».

 

 

 

 

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