Anthologie de poésie chinoise (modernité) de Shanshan Sun et Anne-Marie Jeanjean par François Huglo

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23 déc.
2018

Anthologie de poésie chinoise (modernité) de Shanshan Sun et Anne-Marie Jeanjean par François Huglo

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            Baudelaire a beau dire que « le vert paradis des amours enfantines » est déjà « plus loin que l’Inde et que la Chine », les poèmes chinois modernes (1917-1939 et 1987-2014) traduits par Shanshan Sun et Anne-Marie Jeanjean, ici rassemblés en édition bilingue, nous sont aussi proches que Tchang a pu l’être d’Hergé. Ne partageons-nous pas une histoire commune ? la survie, sur une même planète, d’une même humanité migrante ? Et celle de ses livres (traduction, c’est migration) ? Les « brèves notes biographiques », qui suivent les « poèmes célèbres qui ont bouleversé la tradition » et les « poèmes contemporains », font apparaître des personnalités attachantes dont les deux auteurs, dans leur avant-propos, situent la « modernité » dans la période postérieure à 1905, date de la « suppression des concours impériaux » qui paralysaient la poésie, l’enkystaient dans une « langue traditionnelle ». Les poètes s’ouvraient désormais à d’autres disciplines, certains partaient étudier au Japon, en Occident. L’avènement de la première république, présidée par Sun Yat-Sen, est accompagné par la « radicalité » du « Mouvement du 4 mai 1919 où se joignent étudiants, ouvriers, pour une modernisation en profondeur du pays ». Langue parlée, expressions populaires, pensées et sentiments réels, bousculent les clichés, l’imitation des anciens, le « dolorisme gratuit ». Depuis 1988, les recherches fendillent « le glacis de 1950-1976 ». Et l’ouvrage entreprend de répondre à la question « que font les jeunes gens maintenant ? ».

 

            Hu Shi (1904-1962) est né à Shanghai. Il a étudié aux U.S.A., enseigné à Pékin, passé les quatre dernières années de sa vie à Taïwan. Il est le principal théoricien de la revue Nouvelle Jeunesse où « le tireur de pousse-pousse », publié en 1917, est le premier « poème libre ». Guo Moruo (1892-1978) a traduit le Werther de Goethe. Le romantisme de ses débuts et sa modernité ultérieure se conjuguent dans son poème « Phénix » où, en lisant « Nous sommes donc il elle, / Ils sont je. / Dans je il y a aussi tu », on peut songer au début de « I am the warlus » de John Lennon : « I am he as you are he as you are me and we are all together » ! Influencé par la poésie française, Li Jinfa (1900-1976) a « écrit son œuvre poétique durant son séjour entre Paris et Berlin ». D’abord influencé, lui aussi, par l’Occident, Feng Zhi (1905-1993) est revenu « à la simplicité, voire à la pensée taoïste ». Mu Mutian (1900-1971) a traduit Hugo, Vigny, Verlaine, mais dans son poème « la chute des fleurs », l’apostrophe « Toi, sœur cadette, veux-tu ? » peut rappeler « Mon enfant, ma sœur », et l’écoute de « la chute silencieuse des fleurs » le « jet d’eau » du même Baudelaire (« La gerbe épanouie / En mille fleurs / (…) / Tombe comme une pluie / De larges pleurs »).

 

            Wen Yiduo (1899-1946) est revenu en Chine après un séjour aux États-Unis en 1922. « En 1943, il rejoint les opposants au Guomintang (…). Profondément démocrate, il prononce l’éloge funèbre d’un ami assassiné et en sortant, il est lui-même assassiné ». Dai Wangshu a étudié à l’Université de Shanghai dirigée par les Jésuites. La poésie française est restée sa passion. Xu Zhimo (1897-1931) a découvert Keats et Shelley au King’s College de Cambridge. Il a traduit Baudelaire et rédigé son éloge. Dans son poème « Adieu Cambridge », ses vers « Je ne veux pas chanter / mais être aussi discret qu’une flûte traversière » peuvent apparaître comme un art poétique.

 

            Ai Qing (1910-1996) a étudié en France de 1929 à 1932. Emprisonné par le Guomintang, il a écrit le poème « Dan Yan He ma nourrice » : « lorsque son lait a fini de couler / ses bras qui me portaient / ont dû travailler la terre / (…) / pendant quarante ans de vie misérable / elle n’a obtenu que la pénible amertume de l’esclave ». En 1958, « après les Cent Fleurs, il est déporté puis exilé au Xingjiang en 1961 avec interdiction de publication ». Après vingt ans de silence, « il part à nouveau séjourner en France en 1980 ». Opposé au radicalisme, Bian Zhilin (1910-2000) « est l’un des poètes du courant "jin pai", qui prône la modernité sans rupture ». Zhong Dingwen (1914-2012), dont le poème « le pont » (1934) n’est pas sans parenté avec « le pont Mirabeau » d’Apollinaire, décide en 1949 de partir à Taïwan, ainsi que Ji Xuan (1913-2013) dont les poèmes sont « lus en Chine clandestinement », d’où l’humour de sa formule « la poésie est un timbre ». Tan Zihao (1912-1963) est « le plus remarquable des "Trois Mousquetaires" de Taïwan ». Il est aussi critique. Depuis 1998, ses articles circulent en Chine.

 

            Chaque poème de la seconde section, « Poèmes contemporains », a été « transmis directement par son auteur aux traducteurs ». Xian Yixian, né en 1963, est de la province de Sichuan. Une partie de son œuvre est traduite en anglais, allemand et japonais. Né en 1956 dans la même province, Sun Wenbo est « l’un des chefs de file influents de la poésie contemporaine en Chine ». Jiang Tao, né en 1970, a travaillé dans le cinéma comme scénariste et réalisateur. Son poème « Sur la pelouse » témoigne de la frustration de toute une génération de « jeunes gens recalés de l’université parce qu’ils n’avaient pas été scolarisés pendant la Révolution Culturelle » qui s’est achevée en 1976.

 

            Zhang Er, né en 1976, a partagé sa vie entre les U.S.A. et la Chine. « Connu comme l’éditeur important spécialisé de la poésie avant-gardiste expérimentale, il est très critique par rapport à la poésie qui se pratique actuellement ». Le poème de Yu Xinqiao, né en 1968, « Absolument mourir de ta main », est devenu « une chanson populaire célèbre ». He Chun, né en 1967, « est considéré comme le Walt Whitman chinois ». Compositeur, Wang Ao, né en 1976, joue au piano au cours de ses lectures. Il se dit « poète taoïste ». Un exemple ? « À l’origine de l’histoire, il y a toujours le même trou noir qui chante en dépit de tout romantisme arbitraire ». Le vers de Yu Xiuhua, née en 1966, « Traverser plus de la moitié de la Chine pour dormir avec toi », est devenu un proverbe.

 

            Zhang Shuguang, né en 1956, a « amplement contribué à faire connaître la poésie étrangère en Chine ». Zhang Zao (1962-2010) a partagé sa vie entre l’Allemagne et la Chine, écrit ses poèmes dans l’une ou l’autre langue. Yun Zi, née en 1973, est « l’une des premières à écrire au sujet de l’intimité féminine ». Hai Zi, né en 1964, s’est suicidé en 1989. « Je vais rendre la pierre à la pierre / Laisser la victoire à la victoire », écrit-il dans son poème « Grande sœur, ce soir, je suis à Delingha ». Xiao’An, née en 1964, est « la plus importante poète du mouvement poétique "Fei Fei" » qui commence à émerger. Poème tao : « Par-delà le regard / un vide / utile pour bâtir une maison / y bâtir la maison des humains / pour qu’ils habitent ce vide ».

 

            Les traducteurs, qui travaillent ensemble depuis une quinzaine d’années, ont consacré leurs trois premiers livres à l’histoire à la fois familiale, nationale et internationale de la famille Sun de la fin du XIXème siècle au début des années 1990. Ils ont traduit pour la première fois en Occident Les poèmes de prison de Liao Yiwu (L’Harmattan, 2013). Shanshan Sun est aussi peintre et calligraphe, auteur des encres de la couverture et des pages intérieures. Anne-Marie Jeanjean est aussi l’exploratrice des « voies plurielles de l’écriture », en particulier de la période Shang de la culture chinoise et de l’écriture visuelle. L’humour ne lui est pas étranger (cf Le stage d’athlétisme poétique). Elle apprécie certainement celui, très noir, de Chen Dongdong à propos du poète taoïste Xie Lingyun : « Il utilise ce désir d’immortalité même / sur la place du marché aux légumes lorsqu’il se moquait du bourreau / tenant le couteau qui allait lui trancher la tête ». Comment le tintinophile ne songerait-il pas au sabre de Didi dans Le lotus bleu ?