Carnets du voyage en Chine de Roland Barthes par Stéphanie Eligert

Les Parutions

07 mars
2009

Carnets du voyage en Chine de Roland Barthes par Stéphanie Eligert

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Ces Carnets intéresseront-ils d'autres personnes que les amateurs de Barthes ?
Ce n'est pas sûr tant l'inventivité théorique n'est pas le point fort de ce livre. D'un point de vue conceptuel, il est donc d'une portée quasi nulle comparée à celle, bouleversante, de La Préparation du roman. Cependant, ces Carnets se lisent d'une traite, avec un intérêt constant, cela parce qu'ils constituent une sorte de triple documentaire sur Barthes : sur son travail sémiologique, sa sensibilité romanesque et ses voluptés.

1. On observe les bases d'une méthode de travail qui, à l'image de Bouvard et Pécuchet (que Barthes lit dans l'avion en partance pour Pékin), en passent par la copie bête et méchante d'un maximum de syntagmes dits (ou plutôt récités) par les divers responsables maoïstes rencontrés par Tel Quel. Même si c'est incommensurable, on sent dans cette mise en œuvre sémiologique quelque chose comme un faire typiquement proustien : Barthes enregistre en effet (et parfois à toute vitesse, notamment lors de la première semaine de son séjour - quand il n'est pas trop las d'écouter ces interminables laïus), il enregistre tous les plis de langue. Et comme ces plis ne peuvent pas avoir lieu dans une forme de liberté lexicale (et pour cause), on le voit tout faire pour les déceler à même les interstices articulatoires ou les variantes tonales des « énonciateurs » maoïstes. De plus, son entêtement à cerner ces légères altérations n'est pas continu, mais procède par à-coups, pulsions impérieuses (et parfois énervement, etc.). Il y a ici une imprévisibilité qu'en aucun cas, un essai ne peut offrir ; et c'est toute la richesse de la forme du carnet que d'être non seulement un documentaire textuel, mais un documentaire « en direct » qui filme en quelque sorte le remuement d'une écriture « dans le temps » (le fait que ces carnets se déploient dans un temps continu - les trois semaines du séjour chinois - les apparente un peu plus à un long plan-séquence).

(Il est toutefois dommage que l'édition de ces Carnets n'ait pas coïncidé avec celle, annoncée durant le courant 2009, du bref séminaire que Barthes consacra à la Chine à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes. Cela aurait permis de pallier la pauvreté conceptuelle de ces notes en les supplémentant d'un contrechamp réfléchi, systématisé. Certes, on pourra un peu plus tard opérer ce fertile côte à côte textuel, mais reste qu'ainsi isolés, ces Carnets demeurent inutilement vulnérables).

2. Heureusement, Barthes ne passe pas son temps à recopier les discours maoïstes (dès le début de la seconde semaine, il n'en peut plus de « la doxa » et « décroche ») et alors ses « recopiages » sont régulièrement interrompus, ou plutôt traversés par d'irruptifs crochets, comme ceux-ci :

« 1950 : réforme agraire. Groupes d'entraide. Coopératives. 1958 : Commune populaire. Forces productives libérées, niveau de vie du Peuple élevé.[Dehors, un pâle soleil arrive].
Révolution Culturelle : paysans pauvres, esprit d'entrain, mobilisés, mouvement de masse, prendre exemple sur brigade de production de Tatchai. »
(p.104)

Ce « pâle soleil » n'est sans doute pas grand-chose, mais grâce à son intrusion, on voit mieux la langue maoïste parce que sa longue saccade discursive reçoit un brusque contrechamp de matière concrète (ici, un changement de luminosité). En fait, cette mention atmosphérique métamorphose la copie d'un discours en moment romanesque (en volume sensible). Elle ajoute de l'étant, de la « différence non logique » (Bataille) en infusant une sorte de déictique charnelle à la scène. Dès lors, c'est à elle que revient « structuralement » (dirait-il) de créer la densité documentaire ou filmique de ces notes, laquelle est palpable tout le long de la lecture.

3. Mais les crochets, toujours nerveux, biffant régulièrement la copie maoïste, n'ont pas toujours pour fonction de dire un état spécial de l'atmosphère : ils signalent aussi l'arrivée de « jolis » ou de « très jolis » garçons dans le champ visuel de Barthes. Certains lecteurs seront peut-être lassés par cette drague permanente. S'il ne s'agissait pas de l'auteur du Plaisir du texte, ce serait en effet inintéressant. Or, d'une certaine manière, ceci intéresse sa théorie, tout comme l'onanisme de Proust intéresse aussi son écriture, en particulier sa préciosité (cette dernière étant un mélange d'excès de langueur sonore et d'impulsivité syntaxique). « Tout l'effort consiste à matérialiser le plaisir du texte, à faire du texte un objet de plaisir comme les autres. » écrivait-il en 1973 (Plaisir, Seuil, Tel Quel, p.93). Eh bien, ici, on assiste aux « autres plaisirs » de Barthes (tout au moins en partie car il ne trouve jamais l'occasion de satisfaire ses innombrables envies, ce qui donne par moment à ses notes une tonalité comique très touchante).

Dernière chose : On regrette que les éditeurs n'aient pas fait le choix de Philippe Kolb dans la mise en page du Carnet de 1908 de Proust. Du fait que Proust a rédigé les premières notes de La Recherche dans un long et étroit cahier de moleskine, Kolb a décidé d'en imprimer ainsi les phrases : « Je sens que j'ai dans l'esprit comme lac de Genève invisi ble la nuit. J'ai là quatre visages de jeunes filles, deux clochers, une filière noble, en l'hortensia normand » (Le Carnet de 1908, Cahiers Marcel Proust 8, NRF, Gallimard, p.61). Ce qui est très intelligent dans cela, c'est que Kolb prend acte de cette influence subtile du support sur la forme, et ici, de ce coup d'arrêt implicite que le bord latéral d'une feuille impose à une syntaxe, forçant celle-ci aux subordonnées brèves, aux phrases nominales, etc. Il se trouve que les carnets de Barthes sont d'un format semblable à ceux de Proust (ce qui pouvait se déduire de sa prose, sensiblement plus courte que d'habitude). Imprimés de cette façon, ces Carnets du voyage en Chine auraient gagné en étrangeté de lecture et en documentarité textuelle.