Celui des « lames » d'Anne-Marie Albiach par Matthieu Gosztola

Les Parutions

02 mai
2014

Celui des « lames » d'Anne-Marie Albiach par Matthieu Gosztola

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

 

Il y a la langue.

C’est « dans la langue » que peut être retrouvée « la sève première ».

Que peut être retrouvée cette façon suivant laquelle « [t]out a été tracé la première fois : sève ».

Tout a été tracé la première fois.

Revenir à cette première fois.

Toujours revenir, avançant.

Ne jamais cesser de revenir.

Alors écrire ?

Alors écrire.

L’écriture : cette secousse comme vivre.

Cette secousse puisée au plus profond de ce qui en soi n’a pas de contours identifiables, pas de moiteurs chiffrables, pas d’assise que l’on puisse connaître, élastiquement, en y posant pied. Ou en y posant figure.

Car écrire c’est donner corps puis mouvement aux éperons du désir d’écrire qui blessent la peau de la pensée, de l’imaginaire, de la mémoire – faisant se tendre les muscles dormant, les muscles inemployés, contraction par quoi on décide, soudain, de plonger dans le noir (ou quelque chose à l’intérieur de soi se décide pour nous). Dans le noir qu’est l’écriture en train de se faire.

Chez Anne-Marie Albiach, la sève dont on se souvient, écrivant, la sève qui devient part du sang que l’on dit sien, la sève par quoi l’on se reconstitue, la sève par quoi l’on redevient part du monde (en se découvrant à nouveau tel ; en se découvrant : en cessant de se couvrir), la sève a toujours à voir avec l’esquisse, avec le flash.

Avec la fulgurance.

La sève, ce sont (deux exemples seuls) les « genoux serrés dans la mémoire », ou bien « le sexe pubère de la poupée : une esquisse dans le jour ».

Si écrire ne peut qu’avoir lien avec l’esquisse, si écrire ne peut qu’avoir lieu, fugacement, en elle, c’est parce que la voix, qui est son pendant (la-voix-qui-fait-sens), à jamais  « s’efface […] ». C’est sans cesse comme si « elle allait s’éteindre ». S’éteindre, oui, et pas à n’importe quel moment. Dans le moment même où, vivant, elle (la-voix-qui-fait-sens) s’enroule autour de l’acmé de son intensité.

Cette fatalité est telle qu’écrire devient faire le constat suivant : « je vais rendre le récit invisible ».

Alors le silence.  Ce silence qui n’est pas une paix, comme l’écrit bellement Dominique Fourcade dans manque, mais « un méthodique unisson de frissons, en immense épisode ».

Si, en définitive, écrire c’est convoquer le silence, à rebours de soi, de tout ce qui en soi veut, ce n’est pas parce que les mots sont des fruits gorgés jusqu’à éclater de lui : le silence. C’est parce que le silence est la matière même du monde, où les éclats – tous les éclats – sont, d’éphémère façon, exhaussés jusqu’à vivre, puis jusqu’à se confondre dans et avec l’écume.