En regardant le sang des bêtes de Muriel Pic par Jacques Barbaut

Les Parutions

09 mai
2017

En regardant le sang des bêtes de Muriel Pic par Jacques Barbaut

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Dédicacé « Aux habitants de l’ancienne rue des abattoirs ».

Avec un exergue porcin de Samuel Beckett.

Composé de / découpé en cent fragments très exactement, aux éditions Trente-trois morceaux.

En regardant le sang des bêtes, qui n’est pas la même chose que, mais qui est aussi En regardant « Le Sang des bêtes », ce film de Georges Franju de 1949 « de vingt-deux minutes et sept secondes aux limites », aux confins de la ville — Puces de la Porte de Vanves et abattoirs de la Porte de la Villette, pour l’essentiel — et de l’humanité.

« C’est la même histoire de limites, d’irregardable, de banlieue, de poésie enfantine. » (p. 11)

Ponctué par des scènes, des réminiscences (comptines, le jeu du Cochon Qui Rit, une grand-mère cartomancienne, le clapier à lapins du grand-père, l’expérience de la mort qui commence par des mouches enserrées dans le poing, un poisson rouge extrait de son bocal, celle des animaux familiers).

10 min 26 s : Coups de hache sur une tête de bœuf —

Cette magistrale réalisation de Muriel Pic, dont les recherches sont toujours fondées à partir des archives, mais qui creuse en souterrain dans les ve(r/s)tiges des souvenirs de l’enfance, est définie comme un « montage documentaire » qui s’autorise ou s’informe de Walter Benjamin, de Michel Leiris, de Peter Weiss.

Un petit cochon
Pendu au plafond
On lui tire la queue
Il en tombe des œufs…

Avec « une image qui n’existe pas » : une licorne arrive au galop, déboule dans la cour des abattoirs hippophagiques de Vaugirard.

Vingt années après La Leçon d’anatomie du professeur Tulp, « la barbarie des chirurgiens à barbiche », Rembrandt commence à écorcher un bœuf avec ses pinceaux.

Ici, dans l’alcôve, devant le tiroir ouvert de l’armoire, Robert Walser lèche à coups de langue généreuse les cuillères en argent avant de les insérer chacune entre les encoches de feutrine de soie dans le velours de leur ménagère : « Walser, lui, mange le vide d’elle, il mange animal son être absent, la courbe sans amant, et il suce et il creuse plus profond l’argent avec sa langue. » (43)

Le Sang des bêtes, qui fut parfois diffusé en première partie de Goupi Mains Rouges au cinéma.

« ABATTOIR. – L’abattoir relève de la religion en ce sens que des temples des époques reculées (sans parler de nos jours de ceux des hindous) étaient à double usage, servant en même temps aux implorations et aux tueries. Il en résultait sans aucun doute (on peut en juger d’après l’aspect de chaos des abattoirs actuels) une coïncidence bouleversante entre les mystères mythologiques et la grandeur lugubre caractéristique des lieux où le sang coule. […] Cependant de nos jours l’abattoir est maudit et mis en quarantaine comme un bateau portant le choléra. »

                                                                                                                 Georges Bataille, revue Documents

En regard d’une photo d’Eli Lotar marquée PIC(HARD) dite « aux pieds de veau ».

Accompagné par des photogrammes du film et des brouillons préparatoires de Jean Painlevé (le cinéaste documentariste de L’Hippocampe).

Où apparaît Lautréamont/Maldoror, le fils d’une suicidée, qui « s’imagine aussi mordant à belles dents les cuisses aux camélias entraperçues chez une bourgeoise un jour de chance », en route vers son devenir-animal.

« Au reflet du canal de l’Ourcq, […] hiéroglyphes et runes industrielles criant au tout-venant leurs prophéties que nul n’entend : ABATS EN GROS.»

Un canard sanglant raconté par Heinrich von Kleist.

Les lacs de sang de Chicago accueillant de fantastiques naumachies.

La cruauté considérée comme un principe de délicatesse.

19 min 9 s : Un chevillard suspend aux crochets un mouton et puis un autre en entonnant « La mer » de Charles Trenet —

* * *

Avec alternance des textes et des images, des citations et de leurs résonances, des faits et gestes des maîtres et ceux des invisibles, des brèves et des longues, où « il importe de ménager des chocs, des surprises, des étonnements, des mises à distance critiques mais aussi des formules de répétition dans les détails grâce au travail stylistique sur le document ».

« C’est sans doute aussi un discours sur le film, un manifeste écologique et politique, un engagement sans fard dans la cause animale si on peut encore parler de cause à propos d’un règne intégralement exploité par l’homme. »

C’est une ode magnifique — une « élégie » ? — à la « part magique du montage », à « la liberté de l’attraction entre les fragments »

« autrement dit une fulgurance, une petite comète, une bouffée de divination ou une brève intuition » (83).