Épouser. Stephen. King. de Barbara Manzetti par Anne Malaprade

Les Parutions

26 mars
2013

Épouser. Stephen. King. de Barbara Manzetti par Anne Malaprade

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

Voici une prose entêtée et généreuse, disloquée et cependant tendue, en laquelle cohabitent plusieurs voix, divers corps, de nombreux objets, des lieux et des époques, des temporalités et des désirs de présence toujours plus éphémères, brillants, excessifs. Cette prose ne décalque ni le passé ni l’avenir : elle affirme plutôt l’exigence d’un présent ininterrompu, une tâche à la mesure d’une pensée faite corps sans cesse agitée, souvent malmenée, qui goûte, expérimente, invente et reconstruit les souvenirs, met en place des scènes, constitue certains coups de théâtre.

Prose romanesque, autobiographique, fragments mémoriels ? Les multiples micro-aventures ici narrées ne sont en tout cas jamais solitaires — plutôt solidaires des circonstances et des êtres sans lesquels elles s’effaceraient à tout jamais. Elles sont en chemin, elles sont les chemins qui vont vers l’autre : le lecteur, l’ami, le personnage, l’amant, le parent, celui dont la nécessité se fait sentir et auquel la narratrice délivre quelques clins d’œil, des adresses aussi insistantes que résistantes. Tout commence par un « Bonjour », tout finit par un « Et je continuais à pieds » : entre ces deux extrêmes du livre, un flot, un flux de conscience et de lumière est performé — rappelons que Barbara Manzetti est chorégraphe et qu’elle sait se mouvoir « dans les éclats » de corps comme dans les impacts sonores des mots qui font la course, qui mènent la danse. Ici, chaque terme est un membre qui bouge, évolue, respire, et qui, associé à d’autres, couvre et découvre la page selon un ballet désordonné. Il ose des tempos variés, multipliant les accélérations coupées de pauses qui permettent au souffle de la langue de (se) reprendre. Si certaines pages sont entièrement recouvertes de signes, d’autres, comme sur le devant d’une scène, font voir quelques syntagmes — presque des silhouettes — qui semblent s’approcher du lecteur pour lui murmurer des confidences et des visions poursuivant cet entretien fini qu’est aussi la littérature : « Ce livre était une mère pour moi ». Celui-ci, de livre, est un parler-bouger-expérimenter ensemble qui joue de la rupture dans la continuité : il répond à l’appel d’un titre en trois mouvements qui bat vers l’autre et qui se fiance à l’amitier, ce verbe dont l’infinitif imaginé par Barbara Manzetti étend les pouvoirs sentimentaux jusqu’à l’échelle d’une communauté restreinte. Epouser, c’est-à-dire, donner son nom, son histoire, son corps et ses désirs à l’autre. Dans le monde de Barbara Manzetti on épouse aussi ses amis, ses fantasmes, son art. Or cet autre n’est pas tant un être de chair qu’une fiction, un motif, un horizon : l’écrivain américain Stephen King, auteur de best-sellers, est un nom qui fonctionne plus comme un signe qu’une identité. Un nom propre déchiré, ponctué, interrompu, qui comble une attente dont le livre dispose en toute liberté, lui qui n’a rien à retenir, et dépense des morceaux de langue à mettre en bouche, à écouter en boucle pour mieux en savourer la rumeur. « Ma maison est un roman » : ce livre est assez accueillant pour devenir notre maison.