Hector (coll.), numéro 2 par Bertrand Verdier

Les Parutions

27 juin
2019

Hector (coll.), numéro 2 par Bertrand Verdier

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« Tous ensemble, nous ne valons pas le seul Hector. »
(Homère : L'Iliade, chant VIII)

 

« La poésie ne rythmera plus l'action, elle sera en avant »
(Arthur Rimbaud)

 

 

La naissance d'un périodique poétique sur support papier se doit bien sûr d'être soulignée. Hector mérite d'autant plus de s'attarder qu'il se présente sur les réseaux dits sociaux comme un journal, événement dont il semble de fait n'avoir existé que deux antécédents, aux alentours des années 2000 : Aujourd'hui poème et le quotidien d'interventions poétique des éditions al dante, aujourd'hui cessés.

 

Le format, le grammage, la mise en page, … permettent d'identifier aisément l'objet comme journal, quand bien même n'y figurent ni ours, ni éditorial, ni code-barres, ni indication de périodicité … Dans son récent : annulation : De la poésie, Jean-Marc Baillieu souligne l'importance de la revue en tant que « mode de diffusion de la poésie » : « Le vif et l'histoire de la poésie se lisent dans le vivier des revues, mode de diffusion inventif jamais en retard d'une avancée technologique » ; cette analyse s'applique évidemment au journal Hector, dont la page de titre porte en haut à droite sous le nom la référence d'un site internet : laviemanifeste.com. Ce site se décrit ainsi : « tentative de la meute, du bloc, de l’invention, de l’expérience de la pensée. […] La vie manifeste et ses métamorphoses passées sont venues du sentiment d’un retrait. Retrait de la pensée critique, retrait des espaces critiques, retrait de la politique. ».Hector en constitue manifestement la déclinaison imprimée (la majorité des textes qui le composent est d'ailleurs lisible sur le site auquel il s'adosse).

 

La photo de couverture et deux lignes en bas de la page de titre référencent le choix du nom du journal : il s'agit du populaire palmier baptisé Hector qui résista durablement à l'ouragan pour lequel fut acheté le prénom Irma, ouragan qui déferla sur saint-Barth en septembre 2017. Hector céda, Hector est mort, privé de funérailles : « Je m’appelle Hector, je suis un cocos nucifera, j’ai combattu Irma, je suis né ce jour-là. Je suis mort cette nuit-là. Je reviens. Je suis mort mais je ne suis pas vaincu. » précise le site laviemanifeste.com. La métaphore ne nécessite pas davantage d'explicitation, que corroborent les textes du journal, liés à l'actualité, et notamment aux « Gilets jaunes », aux nombreuses occupations revendicatives de la rue et à la répression étatique systématique couverte par une désinformation planifiée. Contre les déferlements de violence des capitalistes et des États, il est significatif que le journal s'ouvre par un « nous » : le vers liminaire « Nous nous levons contre votre monde foutu » (Ronan Chéneau) peut faire office de manifeste-programme-appel. Le pronom, récurrent dans la publication, s'oppose à un « ils » qui désigne le plus souvent l'État et ses sbires. S'extraire collectivement d'un futur servile et créer des situations nouvelles et révolutionnaires s'avère vital : « Nous quittons la zone d'élevage », « moi, bourgeois d'élevage, je soutiens le mouvement des gilets jaunes ». Hector revendique donc un fossé avec les officines qui passent pour des références : la démarcation s'affirme nettement vis-à-vis de la crédulité prétentiarde des gogos consommateurs de France-Culture (cf. le texte d'Emmanuel Moreira), France-Inter, France-Info, Le Monde, Télérama, Le Monde diplomatique, … : 8 milliards potentiels de crétins asservis, fiers de s'abrutir si intelligemment.

 

Mais à quoi bon un journal poétique en des temps de détresse ? Le texte d'Amandine André possiblement décrit les nature et fonction de Hector : « Je suis un texte logique J'ai des cibles J'assiège le centre Je suis logique Je suis un texte stratégique Stratégique et affectif J'avance Je me déploie ». Puisqu' « ils ont commencé à tout détruire / ils sont venus ouvrir puis fermer l'horizon / après avoir vendu ce qui sera construit / sur ce qui vient d'être détruit » (Anna Carlier), l'objectif de Hector -qui justifie la prédilection pour les modes spécifiques de diffusion d'un journal (qui se prête, s'abandonne, se transmet, suscite des discussions, …) - consiste à saper les retraits mortifères, notamment en maintenant un « possible du dire » (Emmanuel Adely). Du dire poétique, en l'occurrence.

 

Car « Du cinquième étage la poésie opère » (Justin Delareux) : Hector scande, poétiquement et donc politiquement, vers l'action de corps galvanisés par ses mots : « le corps vivant, le corps savant et mangeant, ce corps primitif qui pour en barrer le passage se place devant des camions dont les chauffeurs sont munis de saufconduits et escortés par des policiers » (Dalie Giroux), « Nous sortons de nous par la parole […] Nous écrivons l'habit du poème nous étoffons son pronom » (Amandine André). Dans la même veine, le texte conclusif, Yellow Song, concatène des slogans, des revendications qui se découvrent actuelles : « Nous ne voulons pas le pouvoir, nous voulons pouvoir », « Les femmes n'ont pas eu le droit de vote en votant », « On veut vivre, pas survivre », « Logement pour tou-te-s, propriété pour personne », « À bas la dictature des normaux », à quoi souscrire, évidemment, et que populariserait, conforterait, mettrait en débat une lecture espérée massive de Hector. L'action directe première de Hector est ainsi de déciller, de réhabituer à la pensée critique, aux espaces critiques, à la politique, et la déclinaison sous forme de journal ne peut qu'en répandre la pratique.

 

Incitation entraînante à résister au capitalisme - à l'exemple du palmier à grandes feuilles et sans tronc endurant le cataclysme -,Hector s'arcboute loin des « poème[s] à thèse sur les bienfaits de l'anorexie en période de pauvreté » ou des « poème[s] avec des boîtes de sardine qui ré-écrirai[en]t l'énième poème sur les sardines en boîte et la faim » (Angélica de Alaya). Alors que vient de paraître le numéro 2, il incombe aux lecteurs-trices que l'ultime tercet de ce premier numéro : « Il est trop tard pour être calme / Bien trop tard pour être calme / Il est trop tard pour être calme » devienne performatif !