Denis Roche. Éloge de la véhémence. de Jean-Marie Gleize. par Bertrand Verdier

Les Parutions

22 oct.
2019

Denis Roche. Éloge de la véhémence. de Jean-Marie Gleize. par Bertrand Verdier

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À quoi sert Éloge de la véhémence ? À rien comme Denis Roche

« Il faut toujours tâcher de pousser ses raisonnements jusqu'à leur ultime conséquence »
(Denis Roche)

Pour tout ce qui concerne Denis Roche, on se reportera avec profit au livre, très exhaustif, très documenté, très beau aussi, bien sûr, de Jean-Marie Gleize : Denis Roche. Éloge de la véhémence.

[Le 17 juillet 1995, Denis Roche avait déclaré à Jean-Marie Gleize : « J'adorerais que quelqu'un un jour dise que chez moi la photographie et la littérature sont indissociables ». Jean-Marie Gleize, fin connaisseur de l'œuvre, des productions, des pratiques et des actes de Denis Roche, accomplit certes magistralement ce souhait ; mais livrer ici une critique d'une critique déclinerait l'invitation de la p. 63 : « le lecteur [est] incité à une réception active ». La rédaction de ma lecture de l'écriture de la lecture par Jean-Marie Gleize de l'écriture de Denis Roche se bornerait au mieux à multiplier à l'envi les citations de citation de citation telles que : « "Toutes les biographies sont absurdes. Avec la mienne, on ferait rire un chat." » (p. 31) (je cite donc Jean-Marie Gleize citant Denis Roche citant Dylan Thomas). "Je vous dois la vérité en Denis Roche et je vous la dirai !" ? Tu parles ! Il reste toutefois impunément des lecteurs-trices de biographies, des lecteurs-trices de poésie, ou repoésie, etc. toujours horriblement fadasses : l'idéologie rétrograde et niaise a de beaux jours devant elle, les chats n'ont pas fini de rire et les vendeurs ne sont pas à bout de solde.]

Son nom de Carnac dans Villiers désert

Autre chose : Jean-Marie Gleize souligne page 92 que Christian Prigent préconisait le recours à une mécritique des textes de Denis Roche : une telle forme de réception active vise à décevoir l'attente du lecteur-de-critique-de-poésie, tout comme les mécritures de Denis Roche désamorcent l'attente du lecteur-de-poésie. Et c'est de Denis Roche lui-même que Jean-Marie Gleize s'autorise pour cette mécritique que constitue son "essai" (?) : « il [Denis Roche] dit aussi que les livres, "tous" (qu'il s'agisse donc des livres "poétiques" ou des livres "photographiques") ne sauraient non plus en réalité être expliqués par le déploiement d'une argumentation discursive » (p. 208) ; c'est alors plutôt « une certaine écoute flottante, aussi sensible au sensible qu'il se pourra, aussi ouverte que possible aux dérives de l'imagination » (p. 103) qui orchestre l'essai ; et, de fait, cet Éloge, non de Denis Roche, mais de la véhémence, ne satisfait aux canons de genre ni de la biographie, ni des travaux universitaires, ni de la critique-de-poésie, non plus que des analyses photographiques ou autres. S'y trouve également pointé le dévoiement (parfois intentionnel) qui consiste à lire Denis Roche via « un des quasi-slogans auxquels on a coutume de réduire la poétique de Denis Roche : La poésie est inadmissible, d'ailleurs elle n'existe pas. » (p. 97).

A contrario dans et par cet Éloge se fomente, appelle et réalise un acte de lutte contre l'un des écueils majeurs des avant-gardes : leur banalisation et leur labellisation. C'est-à-dire, quant à Denis Roche, : l'inadmissible devenant, en train de devenir, devenu, admissible, par la reconnaissance même de son inadmissibilité et son érection institutionnelle. Denis Roche soulevait déjà ce problème en 1992 : « Tous ces grands auteurs [Klossowski, Bataille, Beckett, Ionesco] ont été, à l'époque où j'ai commencé à écrire, des marginaux. […] la vertu de ces œuvres s'est un peu dissoute dans l'atmosphère, ce qui fait que les gens qui écrivent ne tiennent plus compte de ces choses-là comme des acquis. Plus personne ne va contester Joyce, ou des gens comme ça, mais ouvrez les livres, il n'est nulle part, Joyce. Tout ça n'est nulle part, absolument nulle part. » (Java, n° 9, p. 34-35). Il s'agit donc de faire en sorte pour Jean-Marie Gleize que Denis Roche ne soit pas nulle part et que ne s'en dissolvent pas les vertus "subversives", "radicales", "extrêmes", "anarchistes" (ces termes reviennent à de multiples reprises pour qualifier indifféremment telle ou telle pratique de Denis Roche).

Et l'élément Éloge de la véhémence, prenant place dans l'œuvre stratégiquement très déterminée de Jean-Marie Gleize, (se) propose logiquement, car nécessairement, de « rend[re] impossible la récupération sociale, culturelle » (p. 187) de l'inadmissible. En témoigne notamment le chapitre "Trois colères" (p. 179-187), qui prouve une intransigeance rochienne vitale permanente (contre le fascisme, contre la manipulation politicienne, pour dada). L'extrême cohérence se marque enfin par l'évocation d'une phrase de Blanchot que Denis Roche avait parfois pour unique bagage (et à nouveau ici une citation de citation de citation (p. 175)) : « phrase si radicale et si radicalement essentielle qu'il [Denis Roche] la reprend dans son apologie de L'Amant : "Tout écrivain qui, par le fait même d'écrire, n'est pas conduit à penser : Je suis la révolution... en réalité n'écrit pas." » .

Si effectivement, comme le rappelle Jean-Marie Gleize qu'écrivit Denis Roche, : « le programme des avant-gardes est de dire : on ne peut rien faire de nous » (p. 187), l'hypothèse conclusive de ma lecture pose alors que Éloge de la véhémence œuvre à ce qu'on continue à ne rien pouvoir faire de Denis Roche. Ni liquidation, ni pétrification. Cette irrécupérabilité, qui exige une lutte continue, garantit seule la poursuite de ce que scanda Jean-Marie Gleize au printemps 1995 dans la revue Action poétique lors de la republication, en un unique volume, des poèmes de Denis Roche : « quoique pas répétable évidemment le geste et ses raisons peuvent encore agir sur notre présent à venir notre à venir présent nous présents ».

« Mieux vaut lire ces poèmes que de dire ce qu'ils sont, même et d'autant plus qu'ils ne cessent de dire non ce qu'ils sont mais comment ils se font et ce qu'ils font : le poème est un acte »
(Nathalie Quintane, préface à Christophe Tarkos : Le petit Bidon ; P.O.L, 2019)