Poéticide de Hans Limon par Bertrand Verdier

Les Parutions

16 nov.
2018

Poéticide de Hans Limon par Bertrand Verdier

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TTU : cherche inadmissible, même d'occasion

(faire proposition via le site, qui transmettra)

 

 

L'objectif de Hans Limon est explicite : « Tous les crever ! Tous les rayer ! » (p. 9), « Tuer tous les poètes, purifier le monde ». Car en effet la Poésie « se prostitue chaque année sur les places publiques ! Elle quémande les prix, les récompenses, les subventions, les caresses, les dessous de table ! Elle pue la pisse et la naphtaline ! » (p. 57). À Victor Hugo, il lance : « La poésie n'a rien de poétique. La poésie n'existe pas » (p. 49) ; à Rilke : « ta Poésie ne compte pas, ta Poésie n'existe pas ! » (p. 58). Et abattre ces statues s'avèrerait rédempteur : « peut-être la chose la plus poétique qu'un homme ait jamais osé entreprendre, après tout. En croyant tuer la poésie, le poéticide lui donne un second souffle » (p. 63). Dénonciations anciennes pourtant, l'inexistence de la poésie et ses scléroses n'ont rien d'inédit :

 

Charles Baudelaire

« Et pourtant vous serez semblable à cette ordure, / À cette horrible infection, / Étoile de mes yeux, soleil de ma nature, / Vous, mon ange et ma passion ! » (1857)

 

Arthur Rimbaud

« Sous la peau la graisse paraît en feuilles plates // […] Belle hideusement d'un ulcère à l'anus » (1872)

 

Gustave Flaubert

« Poésie (la) – Est tout à fait inutile : passée de mode » (1880)

 

Tristan Tzara

« La poésie est-elle nécessaire ? Je sais que ceux qui crient le plus fort contre elle, lui désirent sans le savoir et lui préparent une perfection confortable » (1920)

 

Francis Ponge

« Il ne s'agit pas de nettoyer les écuries d'Augias, mais de les peindre à fresque au moyen de leur propre purin » (1929-30)

« chaque écrivain "digne de ce nom" doit écrire contre tout ce qui a été écrit jusqu'à lui […] contre toutes les règles existantes notamment. » (1941)

« J'ai besoin du magma poétique, mais c'est pour m'en débarrasser. » (1941)

« la poésie (merde pour ce mot) » (1947)

 

Denis Roche

« Et je noie la poésie comme un judicieux pain au / Miel dans un nuage de considérations et d'effectifs » (1967)

« Toute écriture qui ne dénonce pas ce "poétique" est vaine. Toute poésie qui se veut "poétique" [...] est vaine ; et de même toute personne "poète" qui prétend exalter ce "poétique" » (1968)

« La poésie est inadmissible, d'ailleurs elle n'existe pas » (1968)

 

Eugenio Montale

« la poésie n'existe pas […] D'ailleurs, d'ailleurs ... une poésie parfaite serait comme un système philosophique qui tiendrait debout, ce serait la fin de la vie, l'explosion, l'écroulement » (1971)

 

Denis Roche encore

« Quant à ce qu'ils nomment poésie, pour moi il me faut tâcher de m'y enfoncer toujours plus profondément, en y entraînant le matériau poétique afin de l'amener à ne plus figurer qu'en moins […] le point zéro, à l'évidence, de la poéticité. » (13 février 1971)

« Poït interrompu » (1972)

« Poésie, c'est crevé ! » (21 mai 1972)

« et toi, le poète : décanille! Assez cousu de fil blanc comme ça ! » (1976)

 

Il s'ensuit que « la grande affaire, non, ça n'est pas le procès intenté à la poésie […]. On peut considérer que ce procès a eu lieu, qu'il n'est plus à faire, que nous ne sommes plus dans la phase critique (la démonstration Ponge - Denis Roche), mais au-delà du principe de mécriture. Il s'agit maintenant d'élaborer les nouveaux dispositifs, […] de "tenir le pas gagné" et de confirmer la "sortie » du manège. »

(Jean-Marie Gleize : Sorties ; Questions théoriques, collection forbidden beach, 2009, p. 374-375)

 

Pas davantage que ces pratiques poétiques anti-poétiques, Hans Limon ne peut ignorer que faux paradoxes, pastiches, parodies, détournements, intertexte, emprunts non sourcés, … datent de nos papas. Ces tropes se déploient dans l'ensemble de ses poèmes, tous logiquement rayés d'un trait oblique - hormis le dernier. Et l'argument de ce poème final est lui-même un emprunt : « ne me réveillez pas / car je veux voir encore / et m'aboucher / avec le songe de l'ici-bas » (p. 89) renvoie explicitement à Charles Cros : « Un cri m'échappa : "Mais M. X. Marnier ne fait pas de vers et n'est pas réaliste comme ça !" […] "Vous voyez bien que l'évoqué fait des vers en dormant. Mais vous avez interrompu et l'avez éveillé !" » (L'évocation des endormis ; avril 1879). Poème de rêveur ou vers rayés, l'auteur livre ce qu'il récuse en en ressassant l'inadmissibilité.

 

Et c'est Victor Hugo, « sonnant la dispersion d'une chimère » (p. 89), que Hans Limon charge d'énoncer une sentence sans appel : « Tu peux désormais l'avouer : ce poéticide est un suicide. En me tuant, moi, ton père spirituel, tu espères te rayer de la carte, mon enfant, tout comme tu as rayé ces poèmes depuis le début » (p. 74). Poéticide  se conclut de fait par deux vers incontestables (p 90) :

« en tous points semblable au mort-né sous son drap

la poésie n'existe pas. »

 

La solution naît : pas une poésie ! Et en cette pavane, lors, Limon gît.