Petite histoire subjective du centre international de poésie de Marseille d'Eric Audinet et Emmanuel Ponsart par Bertrand Verdier

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11 juin
2018

Petite histoire subjective du centre international de poésie de Marseille d'Eric Audinet et Emmanuel Ponsart par Bertrand Verdier

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Que cent cipM s'épanouissent, que cent fonds rivalisent !

 

 

« ça se passe au Refuge, à la Vieille Charité et à la rue des Honneurs, qui est quand même ce qui nous guette tous, certains d'entre nous y sont déjà arrivés, certains d'entre nous ont des médailles et beaucoup de signes de reconnaissance, certains d'entre nous dînent ou déjeunent chez les plus hautes instances de la République et donc je trouve que tout va bien »

(Denis Roche, 14 juin 1992, in États généraux de la poésie ; cipM/ MM, 1993,collection "Archives", p. 264)

 

Toute ville natale est supérieurement idiote entre toutes : « Entrez dans une librairie, et même dans une bibliothèque, les rayons dédiés à la poésie – lorsqu'ils existent – sont souvent indigents » (p. 59) ; Paris est haïssable, mais rarement ridicule ; Marseille, ma ville néo-natale de dans 2 ou 3 ans, peut être à la fois idiote, haïssable et ridicule, mais elle se rechape et jouit d'enchâsser en molasse le centre international de poésie Marseille : ce livre en retrace une histoire subjective, au travers d'entretiens avec Emmanuel Ponsart, son directeur jusqu'à l'hiver 2018.

[Préventivement clamée subjectivable, cette histoire peut sans doute aussi se lire sous l'angle du microcosme : survie par événementialisation à outrance des susceptibilités].

 

Le cipM ouvrit en 1990, sous l'impulsion de Julien Blaine, adjoint délégué à la poésie à Marseille : il s'agissait d'un « enjeu politique » (p. 21). Trente-huit ans après, politiques et mécènes défalquants préfèrent coller l'étiquette "culture" à des opérations de communication, de publicité. La "poésie" n'est officiellement pas absente de ces spectacles et divertissements, mais agnelisée en un "printemps des poètes", un "concours ratp", ... : c'est ce qu'Emmanuel Ponsart appelle « se plier à une politique démagogique » (p 65), demandant « pourquoi la deuxième ville de France […] se comporte-t-elle comme un gros bourg doté d'un comité des fêtes ? » (p 65), autrement dit comme une ville natale ?

 

Le travail mené par et au cipM depuis 1990 aurait pourtant dû donner corps au rêve « qu'il y ait demain un cip dans chacune des treize régions de france. » (p. 23). Et les missions du cipM le rapprochent d'un établissement public d'enseignement supérieur et de recherche : formation à et par (la recherche/la poésie), conservation et accroissement des collections, constitution d'un pôle de référence et diffusion des connaissances. À quoi s'ajoutent la réception (gratuite) du public, la création de résidences en pays francophones ou non, … La liste conséquente des réalisations du cipM (cf. annexes et chronologie, p. 70-85) prouve que la nécessaire multiplicité d'azimuts y œuvra, caractérisée par une certaine exigence d' "élitisme pour tous"(p. 67) : le cipM devint ainsi une « « zone internationale », où se parlaient toutes ces langues, où cohabitaient ces nationalités, […], ces cultures, […] : mélange de grande douceur et d'extrême violence » (p. 42).

 

Mais la diminution croissante de l'argent alloué au cipM contraindra aussi le prochain directeur [ma candidature ne déboucha pas sur le recrutement ambitionné], dès septembre, à composer avec le poujadisme des populismes en vogue. En ce sens, dans les villes natales et les gros bourgs pinaclés à dessein par l'atmosphère ambiante de démagogie, enseignant-es, libraires, bibliothécaires sauront acquérir, lire et mettre à disposition ce livre, cet outil : leur éthique d'émancipation s'étaiera de ses nombreux références et renvois, et de la consultation du site internet du cipM. Avec, entre autres, Sitaudis.frPoezibao.fr et, bien sûr, Axolotl, celui-ci propose en effet « la mise à disposition de la mémoire » (p. 59) des pratiques et productions poétiques contemporaines.

Car le capitalisme radicalisé, terroriste, ne tolère et promeut, lui, qu'une « poésie "poétisante", […] dont l'objectif principal est de faire de belles phrases ou de beaux vers..., une poésie qui ne bouscule ni ne bouleverse la langue » (p 15). Cette poésie, cette littérature, cette culture admissibles, se radotent un beau immuable uniforme à gerber. Endiguant cette esthétique sans histoire, chaque mise à disposition de la mémoire des tératoglossies, des idioties, etc., chacune de leurs diffusions émancipatrice, érigent d'indispensables fondations aux nouveaux parapets.