de la Représentation à l'Action de Clemente Padin par Bertrand Verdier

Les Parutions

11 juin
2019

de la Représentation à l'Action de Clemente Padin par Bertrand Verdier

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Quand lire, c'est faire

 

         Pourtant le colophon indique : « traduction de l'espagnol (Uruguay) par Violeta Tenté / relecture de Marius Loris & Blanca Camell-Gali ». Or, l'espace ici imparti se révèle singulièrement trop réduit pour y dresser la liste complète des innombrables manquements à la langue qui s'égaillent dans le texte. « Quelle que soit le langage » (p. 90), « le gouvernement s'est réellement mit en mouvement » (p. 88), « étude des inflexions du de la signification » (p. 31), « il suffira de sa voir la portée de l'altération » (p. 96), … : ce genre de formulations exemplifie une pratique de la langue qui ne pouvait que m'interroger.

 

         Partant, trois hypothèses :

  • A) soit cette truffade résulte d'une au bas mot désinvolture éditoriale, qui rend involontairement le texte très pénible à lire ;
  • B) soit, au contraire, ces manquements sont orchestrés ; et c'est alors mon mode de lecture qu'il convient d'interroger : d'où vient que je tolérerais, voire apprécierais ailleurs des licences qu'ici je fustigerais ?
  • C) et si licences il y a, ne sont-elles pas à mettre en rapport avec la problématique de cet essai, à savoir le « langage de l'action » ?

 

         Poète-performeur expérimental et révolutionnaire, Clemente Padín cherche en effet dans ce texte à définir les modalités d'un « langage de l'action [qui] fonctionnerait non seulement à un niveau idéologique comme les autres langages, mais également au niveau de la réalité même » (p. 86) ; ce langage artistique (esthétique et politique) est en rapport étroit avec les performatifs : «  La nouveauté du langage de l'action est dans la nature de son signe, qui opère directement et immédiatement sur la réalité » (p. 91). Ma lecture troublée se renforce alors de l'hypothèse d'une performativité délibérée : ici, le langage serait lui aussi un « langage de l'action », destiné à opérer sur la réalité que constitue mon acte de lecture. Cette sortie hors du livre justifie-t-elle cependant que la problématique ne soit que frôlée ? En d'autres termes, revient-il au seul lecteur de rendre ce livre agissant ? Non, car si de longs développements introductifs en occupent les quatre premières parties, les questions pertinentes qui le concluent (« comment peut-on articuler une "phrase" d'après le langage de l'action ? » (p. 103), « dans quelle mesure transformons-nous le monde par nos actes ? » (p. 104), …), demeurent sans réponse, contraignant à dresser un constat d'achoppement. Postérieures à Austin, ces interrogations primales auraient probablement davantage agi en excédant le simple stade de leur formulation.

 

 

         La lecture approximative de Saussure, la maltraitance de la langue et l'éviction de la problématique majeure épargneraient donc sans doute la lecture de ce volume, si cependant deux éléments n'y incitaient :

                  d'une part, l'indispensable postface de Julien Blaine me souligne une dichotomie entre Padín performeur, de qui il réitère l'éloge, et Padín vaille que coûte théoricien de son art (cette dichotomie vient à son tour conforter l'hypothèse d'un volume à dessein écrit dans un langage de l'action) ;

                  d'autre part, la volonté pédagogique (car solidariste, internationaliste) de Padín inclut ici une anthologie de pratiques poétiques où « l'œuvre est l'acte » (p. 52) : s'y croisent les reproductions en noir et blanc de travaux de Padín lui-même, de Robert Filliou, Pierre garnier (sic), Giulia Niccolai & Adriano Spatola, Guillermo Deisler, Jochen Gerz, usw (p. 57-84), que Padín inscrit dans la lignée de Simias de Rodas, Rabelais, Pisani, Marinetti, Mallarmé, Lewis Carrol (sic), Apollinaire, Man Ray, Schwitters, Isou, … (p. 19-26). Le rappel historique (p. 30-32) des « exemples remarquables qui ponctuent le passage d'un art de la représentation des signes de son caractère déterminé vers le caractère déterminant » (p. 31) complète très opportunément ces repères essentiels.

 

         Par conséquent génériquement indéterminable puisqu'à mi-chemin entre l'anthologie, l'essai théorique et la tentative performative, ce livre aurait incontestablement joui d'être accompagné ne fût-ce-t'été que d'un minimum d'apparat.