Lettre ouverte à Nathalie Quintane par Bertrand Verdier

Les Incitations

15 juin
2018

Lettre ouverte à Nathalie Quintane par Bertrand Verdier

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Chère Nathalie,

 

 

Sans doute, oui, il me faut être un peu plus explicite sur ma lecture de Un œil en moins.

 

J'ai bien sûr lu les articles que les journalistes littéraires y ont consacrés, et n'y ai vu au mieux qu'une reconnaissance de l'écrivaine, au pire un désamorçage condescendant du potentiel subversif du livre.

Contre ces lectures-là, j'aurais pu choisir de "réhabiliter" le parcours militant que retrace Un œil en moins, l'apprentissage que fut pour beaucoup Nuit Debout, en rétablir la portée dans l'actuel mouvement de lutte, évoquer les tentatives de convergences de luttes (et leur récupérations par les populistes de "gauche" et autres idiots utiles) ; bref : j'aurais pu privilégier, moi aussi, l'angle seulement politique et encenser une acuité et une ironie, qui, politiquement, n'épargnent personne. Les arguments ne m'auraient pas manqué : c'est mon quotidien. Mais surtout, Un œil en moins ne constitue pas un manuel du parfait gauchiste.

 

J'ai préféré essayer de montrer ce que cette lecture m'avait appris, ce qu'elle avait aussi conforté en moi : qu'il y a un lien indissoluble entre la littérature et le politique. C'est du moins en ce sens que je lis ton affirmation « qu'il y a une vie littéraire possible ». Un œil en moins empêchera de nier qu'il s'est passé quelque chosepar et depuis Nuit Debout ; mais je rattache son écriture aux références littéraires de tes critiques, tes entretiens, tes interventions publiques, … Ces références doivent être de celles qui t'ont permis de vivre et écrire cette période telle que tu l'as vécue et écrite. Et elles disent à la fois l'impératif de la transmission de l'expérience et la nécessité de s'en démarquer : sortir Un œil en moins pile 50 ans après mai 1968 signifie quelque chose. Tout comme publier Ultra-Proust en avril, à La Fabrique, éditeur "politique" et Un œil en moins, en mai, chez P.O.L, éditeur "littéraire". J'ai donc souhaité retracer une partie des sources de cette vie littéraire, en mêlant à des citations de toi celles de tes références : Blanchot, Gleize, Hamel, Lautréamont, Rimbaud (il y manque notamment Lichtenberg et Debord). [Et en ajoutant Denis Roche].

 

Rien n'est donc de moi dans mon article, sauf la sélection et le montage des citations. À quoi bon les paraphraser ? Ces sources rejoignent les miennes : la semblable préoccupation d'une vie littéraire ne cesse de me travailler. J'en sais les désagréments, déconvenues et désarrois. Les doutes aussi, et la dilution concertée. Ces textes me sont bienvenus parce qu'ils renforcent mon intuition que oui, comme tu l'écris : changer de vocabulaire, modifier sa manière de lire et d'écrire, c'est politiquement se donner un coup d'avance. Il fallait rappeler une histoire et un héritage, mais aussi les libertés à prendre envers eux, à s'inventer. À leur suite, Un œil en moins renouvelle ici et maintenant une évidence : la sensibilisation au présent passe aussi par des usages pratiques de la littérature.

Des explorations actives pour changer la vie.

 

Sois assurée de ma « ferme amitié »,

Bertrand