L'Avant-garde Tête brûlée Pavillon noir de Sylvain Courtoux par Nathalie Quintane

Les Parutions

11 nov.
2019

L'Avant-garde Tête brûlée Pavillon noir de Sylvain Courtoux par Nathalie Quintane

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

 

  Je vois bien quelle tête et quel nez on peut faire devant un tel livre : saturé, massif (21 x 27 cm, deux bons kilos, gros grammage sinon le noir partout tacherait, transpercerait), minimum de marges, esthétique bâtarde entre les poésies du sample/virus et le fanzine cartonné… Tu te vois déjà dans la librairie, c'est quoi ce machin encore, soulevant la couverture et la reposant aussitôt, non mais n'importe quoi, peut-être soulevant ce livre et qu'il te foule le poignet. 

 

Ce que c'est ? Quelque chose comme un livre de sociologie, un livre en observation immergeante-immergée dont l'objet d'étude est quasi exclusivement une partie du champ poétique français des vingt dernières années. Une autobiographie, d'abord (soit la « sociogenèse d'un poète »). Et un livre de montage, surtout — de samples, puisque ce livre vient de l'électro, de la cold, du post-punk, au moins autant que de nos auteurs favoris ; il vient d'un extérieur, comme tous les livres de plagiat, de vol, de vandalisme revendiqué depuis Ducasse au moins (1871). Le montage est une opération violente et « la poésie est une opposition » — ce n'est pas Courtoux qui le reprend mais Nanni Balestrini qui le dit et savait de quoi il parlait en matière de montage, puisque ce fut son unique poétique, des années 60 de l'avant-garde du groupe 63 aux années de l'autonomie italienne et de la fuite en France. 

 

Un mot revient : l'indestructible ; Courtoux en donne de multiples explications : c'est visiblement ce qui (le) fait tenir, comme dirait Prigent, une « théorie pratique de survie poétique », « le nom d'une nécessité » (+ citation officielle de Lacoue-Labarthe : « Il y a de l'indestructible »). Courtoux parle aussi de « l'enthousiasme de l'indestructible et [de] la jubilation des forces reconduites ». L'avant-garde en effet ne peut pas mourir, puisqu'elle a toujours existé — Villon est rétrospectivement et anachroniquement un poète d'avant-garde si l'on souscrit (et je le fais) à ce passage du livre aux trois titres (1. L'avant-garde 2. Tête brûlée 3. Pavillon noir) : « une esthétique et une politique de l'affrontement symbolique direct, et cette confrontation, elle passe aussi bien par le contenu que par la forme ». Quel affrontement ? Mais la guerre entre les riches et les pauvres, naturellement, et au cas où vous l'auriez oubliée, les mois qui précèdent vous l'auront pour un bon moment remise en mémoire. 

 

La forme, donc, en 1. parce que si tu écris quelque chose de gauche dans une forme de droite, ça devient quelque chose de droite (ceci pour la poésie activiste néo-lyrique plan-plan). Le récit d'une vie socialement fracassée en 2. ou comment, à treize ans, on tient la clé dans la serrure pour ne pas que les huissiers et les gendarmes entrent (il faut lire les pages finales, récit circonstancié de ce que c'est que de vivre pauvre en France et singulièrement à Limoges au début du XXIe siècle). La politique en 3. Courtoux se dit « montagnard ».

 

À un moment, Courtoux donne une (autre) clé : 

« je ne suis pas dans le champ poétique
c'est le champ poétique qui est en moi » 

De fait, L'Avant-garde Tête brûlée Pavillon noir est l'analyse d'une institution, l'institution poésie, une analyse détaillée et à distance de la souffrance (la distance que procure la souffrance) : de ne pas (en) être, Courtoux devient être-poétique.