Là de Jean-Claude Pinson par Pierre Vinclair

Les Parutions

17 juil.
2018

Là de Jean-Claude Pinson par Pierre Vinclair

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est un ensemble de variations autobiographiques, géographiques, philosophiques, politiques, littéraires, ayant pour arrière-fond et parfois pour thème la Loire-Atlantique (le titre du livre en est aussi l’acronyme) : le département où Jean-Claude Pinson a toujours habité ou presque. En vingt chapitres et un post scriptum, on y découvre ensemble un homme et son milieu ; l’histoire familiale y croise des pages de Julien Gracq, les années soixante repassent sous nos yeux avec les années dix et les années quatre-vingt. Une « autobiographie en archipel » (p. 15) traversée par des « vies minuscules » (de Jean Crémet, Anatoly Trofimovitch Tchernousov, Jean-Marie Gouy, Clément Lévêque ou d’autres) et éclatée en fragments méditatifs — qui ne sont jamais l’occasion de cette mélancolie poseuse qui sert parfois aux écrivains à justifier la présomption de se donner à lire. À la place, Pinson intercale entre son lecteur et lui la carte de Loire-Atlantique : le département a beau être le fruit artificiel d’un découpage administratif, le projet de présenter « L.-A. comme un alter ego et soi-même comme un département. » (p. 15) est d’un intérêt bien suffisant pour rémunérer l’attention du lecteur sans avoir à jouer au génie torturé.

 

Jean-Claude Pinson peut dès lors couler sa méditation, souvent de bonne humeur, parfois inquiète, dans une écriture qui nous donne du plaisir à mesure qu’elle en prend. On sourit en apprenant que « l’affaire urologique est une affaire ontologique, cosmique » (p. 90), en voyant comment « la zizanie s’installe en Suzannie » (p. 115), en arpentant « l’avenue de la Rép’ (selon l’apocope en usage à Saint-Naz’) » (p. 128) ou en entendant que « dans la nuit ronflaient à donf les lourdes basses d’un immense dancing planté au beau milieu des champs » (p. 239). Ce style foncièrement libre, nourri de références qu’il reprend et déplace comme des standards (ainsi, « Calme bloc chu de je ne sais quel obscur désastre », p. 148), se réclame d’un crédo poétique inspiré des jazzmen (« Je voulais le free-jazz et l’expérience vive », p. 151) et partagé par les rugbymen : « Dans les deux cas, rugby et poésie, il s’agit de déjouer les stéréotypes, de surprendre l’adversaire (ou le lecteur), d’éviter la syntaxe d’une attaque trop ‘téléphonée’. » (p. 210).

 

On lira donc, dans ce livre, de nombreuses pages surprenantes de liberté : par exemple dans ce chapitre au titre malicieusement hölderlinien, « À quoi bon des poètes locaux ? » (p. 167 sq.), où Jean-Claude Pinson, après des considérations sur  un poète local inconnu (Joseph Rousse), présente son approbation (démocratique) mélangée de honte (aristocratique) à être inclus dans une anthologie des poètes de Loire-Atlantique, pour finir sur une critique de Mallarmé comme poète « trop peu ‘départemental’ » (p. 176). L’auteur d’Habiter en poète, ne se méprenant pas sur l’importance, à double-tranchant, d’un ancrage local, conclut avec une modestie qui ne semble pas feinte : « quant à savoir si malgré tout je suis resté un ‘Anacréon de province’, ce n’est pas à moi d’en juger. » (p. 176)

 

C’est que l’honnêteté innerve le récit, de bout en bout, Jean-Claude Pinson s’y faisant d’autant moins poseur que l’enjeu n'est pas pour lui de se montrer comme ci ou comme ça mais de se servir de ses expériences (de celles de ses aïeux, de ses contemporains) pour penser le réel. En cela, plus qu'à une autobiographie, fait penser à un recueil d’essais (au sens de Montaigne) où le récit d’expérience est, au même titre que les méditations architecturales ou les références littéraires (Vallès, Michon, Bailly, Leopardi, Mallarmé, Quignard), d’abord une voie d’accès à la compréhension du vaste monde : de ses visages contemporains comme de ses évolutions passées et futures. C’est à ce titre que la problématique écologique affleure à plusieurs reprises à la surface du texte, synthétisant à bien des égards ses différentes dimensions dans la mesure où s’y croisent celles du lieu, de l’engagement et de la création littéraire. La question hölderlinienne de la raison d’être des poètes y réapparaît : contre le productivisme, « c’est vers un autre mode de vie qu’il faut se tourner ; c’est un autre rapport à la Terre et aux lieux qu’il faut inventer — un rapport poétique, un rapport non prédateur. » (p. 177) Du poète local à la Terre tout entière, puisque, selon le bel aphorisme de Miguel Torga, « l'universel c'est le local moins les murs » (cité p. 176).

 

L’autobiographie, genre des petites immoralités de l’ego, se transforme alors en contribution morale désintéressée, mais impliquée (je veux dire qui ne relève pas d’un universel abstrait), la subjectivité du poète ne se souhaitant rien de mieux que le service de l’intérêt général : « Verdir la ville, y faire refleurir l’enchantement pastoral est aujourd’hui une préoccupation majeure de tous ceux qui ont en charge l’aménagement urbain. Mais l’affaire n’est pas seulement urbanistique. Elle est aussi poétique, c’est-à-dire affaire d’imaginaire et de regard, d’appréhension sensible, d’attention prêtée à ce qui dans la ville témoigne de l’insistance d’une Nature que la modernité a trop vite voulu exclure des espaces urbains. » (p. 90) Appréhension sensible que ne se contente pas de théoriser, mais qu’il exemplifie, dans la profusion même qu’il appelle, « de formes et de figures, d’histoires et d’exempla capables de rendre à la vie toutes ses couleurs et sa ferveur entière. » (p. 90-91)