Le poème commençant par " la " de Louis Zukofsky par René Noël

Les Parutions

27 mars
2019

Le poème commençant par " la " de Louis Zukofsky par René Noël

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

J'écris mon nom, Louis Zukofsky

 

 

 

Louis Zukofsky enlève d'emblée - éprouve leurs saveurs et senteurs, insolence du soleil levant en sa jeunesse, il a vingt-deux ans lorsqu'il écrit Le poème commençant par " la " deux antérieurs et deux postérieurs des cavales qui l'emportèrent l'emporteront nous emportent Si les chevaux pouvaient seulement chanter Bach, mère, /- Souviens-toi combien je l'ai souhaité - /Maintenant je t'embrasse toi qui ne pus jamais chanter Bach, ni lire Shakespeare. (p. 27) le chant ici dérobé des mains des diviseurs, des factieux qui démesurent et portent à faux, la poésie assignée trop souvent aux luttes réciproques de l'avoir et de l'éther élargi aux limites de l'image et de ses parages nocturnes. Les yeux fermés et les radiographies du jour, les limites des horizons jamais abandonnés par le poète américain aux bons soins des docteurs les plus subtiles et hiératiques qui soient depuis des physiques mal étayées, invraisemblables, hors des champs de vision et de leurs magnétismes, plus étiques et menaçants qu'abstraits, les vers et les sonorités de Louis Zukofsky s'évadent, photons bulles d'oxygène d'abysses et du soleil, de l'idéal, produit fini et immuable.

 

Six parties, foudre initiale où tous les intérêts du poète convergent Pourquoi Stephen Dedalus avec une canne de frêne (p. 12) les deux pieds dans l'Ulysse  de James Joyce. L'épopée et la lyre posent leurs jalons dès l'entame où les éloges, les citations, les visions des voies à parcourir sont offertes au poète lui-même et aux lecteurs dans un même élan. Pourtant, il n'y a là ni contrainte, pourquoi y aurait-il surprise ? c'est su, en germe, poème cadence et substance de ses journées durant des décennies, la vision d'un grand poème à venir qui n'accompagne pas seulement un humain, mais salue chaque cellule, atome, individu de toutes espèces de la vie et les pousses d'autres projets réalisés par Zukofsky par la suite. Le poète pratique la jouvence, la tragédie elle-même des grecs et de son propre destin ne sont-ils pas l'attente et l'inattendu fondés et désaltérés, payés de retour par les liqueurs, les nourritures que sont les aléas de la vie, la mère du poète, interpellée dans son poème, peut-elle ignorer que son fils ne lui désobéit, ne blasphème pas tant, qu'il est ce sorbier, qu'il imagine des désirs qu'elle sait, devine et savoure à mesure qu'il écrit, sachant tous deux qu'ils excèdent leur œdipe ?

 

Soleil maïakovskié Soleil, toi grand Soleil, notre Camarade (p. 90), mère n'est pas fille O Soleil, mon fils, mon fils ! ni manipulatrice, celle qui tirerait les ficelles du cercle magique en toute connaissance de cause et qui une fois le chant d'enfance vidé de ses substances par la chimère du temps, l'absurde guéri porté sur les épaules, Orion aveugle, usurperait toutes actions de ses rejetons en vertu de sa nature matricielle, génisse et génitrice, mais terre, créatrice et non plus seulement parfaite et d'autant privée de toute autonomie et de possibilités d'affirmer son souffle, son désir en devenir, seconde aile enfin dépliée d'homo sapiens. Le poète n'a crainte, gouverné par les multitudes, les infinités, l'innombrable avec ses aides, ses arpenteurs avec lesquels il explore le cosmos, J. S. Bach, Spinoza, exposant le plan mental et cosmique sur le rouleau du monde. S'il faut réformer le soleil, nous le ferons, entrer dans son cœur et son magma, réparer et après dialogue avec lui changer ses cellules et molécules, commençons donc à l'accomplir ! la poésie littérale, objective en devenir bouscule le profane et le sacré, tient compte de toutes les formes de réalités physiques et mentales, sensitives et abstraites. Et comment pourrions-nous voir et articuler, composer, créer des analogies en négligeant le fait que la matière du réel échappe aux simples alternances du jour et de la nuit, de la parole et du silence ? que la lumière ne se limite pas aux étoiles, mais à ses textures cosmiques, les matières stellaires et intersidérales ?

 

L'épopée et la lyre une fois la liberté de penser gagnée écrivent les futurs de toutes variétés de vie. Leurs compositions mutuelles, nourritures réciproques qu'elles sont l'une pour l'autre selon des rythmes et propositions propres à chaque poète, substituent à l'inertie, à l'immuable trompeurs qui ne seraient jamais affectés par les transformations darwiniennes des espèces, des formes, des corps des générations, des souffles des singularités mobiles effaçant les réalités statiques - n'ayant que l'apparence du dynamisme - toujours vives, indifférentes à l'enclos fût-il monade. La vérité naît à chaque syllabe, sinon elle n'est qu'âme, sensations, organes et toute l'humanité échangés et bradés d'une poignée de main et d'une goutte de sang, un colporteur à l'aspect douteux et quelquonque prenant sa cisaille, découpant l'ombre, la roulant et la jetant dans son havresac au milieu de cannes à pêche, d'un fatras sans nom. Dans Un objectif, Louis Zukofsky n'écrit-il pas le vif, la sensation du vent, du hasard, nom et chiffre, souffle de chaque homme jamais le même ? ce qui fait de lui un humain jamais semblable, athée et d'autant responsable pour autrui, non ensorcelé, voie des poètes la plus directe, libre et profonde qui organise les mémoires en marée infinie, ressac qui éclabousse sans intentions de l'élire unique et omniscient le lendemain, le jour à venir.

 

C'est ainsi que Louis Zukofsky écrit son poème, offrant au lecteur le registre alphabétique de ses citations en ouverture en inscrivant le vers où chacune d'entre elles se baigne, naît à nouveau. Y a-t-il jamais eu d'autre fêtes de la mémoired'après l'expression de Nietzsche, que la création ? la poésie ne nie pas les mathématiques sévères, leurs imaginations décrites par tant de poètes depuis Pythagore, aucun vers n'échappant aux lois de la quantité et de la mesure, elle lie cependant le plus qu'elle peut, là vit son utopie, chaque syllabe et accent en autant de corps et actions, de compositions qui excèdent les articulations des phénomènes, leurs sommes et leurs symptômes, la qualité s'appliquant à chaque mot ou expression selon leurs usages et positions dans le poème afin de créer les nouvelles voies de l'objectivité visée par le poète selon les connaissances inédites des objets auxquelles les mots sont intimement liés sans que les premières et les seconds perdent leurs énergies respectives. Il arrive alors, à condition de n'en rien attendre la plupart du temps, meilleure façon de libérer le désir et non de l'éteindre ainsi qu'un malentendu le laisse trop souvent croire, que la poésie supplante avantageusement les sciences prédictives, les légions obtuses serrées par les lois stériles de l'obéissance sans réplique, désarçonne les idéologies et défétichisent les mues, ces dermes provisoires qui fécondent la terre dès qu'ils ne sont plus en état de vies artificielles prolongées, favorisant alors les souffles de nouvelles peaux.