Le poète insupportable et autres anecdotes de Cyrille Martinez par Nathalie Quintane

Les Parutions

20 janv.
2018

Le poète insupportable et autres anecdotes de Cyrille Martinez par Nathalie Quintane

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Le dernier livre que j'ai lu sur le milieu, c'était pas plus tard qu'hier : Dix ans de bohème, de Emile Goudeau, paru en 1888, c'est-à-dire une dizaine d'années après les faits relatés, soit les démêlés de Goudeau avec son emploi au ministère des finances, ses débuts mitigés dans la poésie, le succès fulgurant des Hydropathes et du café-concert, son insistance à ce que les poètes, même maladroits, même avec un accent berrichon, lisent et chantent eux-mêmes leurs poèmes (au moins pour que les comédiens ne soient pas les seuls à être payés), et puis le Chat Noir fameux et l'entrée dans le champ des Symbolistes, moins farfelus, plus sérieux.

Le poète insupportable n'est pas si loin du livre de Goudeau : on le lit d'une traite, on y repère les détails significatifs, une ou deux choses qui étonnent, la plupart dont on se dit : ah la la c'est tellement ça (hélas) ! On se marre aussi pas mal, il faut bien le dire, car Cyrille Martinez ne lésine pas sur les chutes et les difficultés du métier, listées comme suit : « C'est difficile pour un poète de publier dans les revues. c'est difficile pour un poète de faire des livres. C'est difficile pour un poète de trouver un éditeur. C'est difficile pour un poète d'être présent dans les anthologies. C'est difficile pour un poète d'être invité à des festivals. C'est difficile pour un poète d'obtenir des bourses. C'est difficile pour un poète d'aller en résidence et de s'y faire payer. C'est difficile pour un poète de gagner de l'argent. C'est difficile pour un poète de récupérer l'argent qui lui est dû. C'est difficile, pour un poète invité à faire une lecture à Limoges, Nantes ou Rennes, de ne pas céder quand on lui dit : Pourrais-tu avancer les billets de train ? on te remboursera (…) C'est toujours très difficile, de se dire poète en société. »

Une différence importante avec le récit sympathique (et passionnant) du fondateur des Hydropathes, toutefois, c'est que Martinez ne donne pour ainsi dire aucun nom propre : le poète est toujours le poète ou la poète, le directeur de revue reste le directeur de revue et l'institution, publique ou privée, est dénommée l'institution ; là où le pari est réussi, c'est qu'on oublie assez vite de tenter de remettre les noms : ce que ce choix révèle, c'est le fonctionnement général du milieu aujourd'hui, ce qui s'y joue, ce qui s'y plie, les traits communs, soit l'obsession de la reconnaissance et les réponses souvent humiliantes qu'on lui donne, et la question de l'argent. Christophe Hanna l'annonce d'ailleurs clairement à la fin de son introduction, texte précis quant aux vertus pratiques et théoriques de l'anecdote : « Ecrire [dans le champ de la poésie] apparaît alors comme un chaînage de gestes institutionnels variés et collectifs obsédé par la question de la reconnaissance, cela précisément parce que les instances et les formes de cette reconnaissance sont toujours mal définies, floues, vagues, surprenantes ou fuyantes. Le monde ordinaire de la poésie offre alors l'exemple d'un espace où, par essence, toute reconnaissance semble a priori hors de portée, où le manque de considération est la norme, où réussir ne peut signifier autre chose qu'être parvenu à avoir abandonné tout espoir (de réussite). »

Ce livre d'une centaine de pages en dit plus long, au fond, que les grosses études sociologiques parues sur le milieu, ou disons qu'il en dit plus court mais autrement, avec finesse et pas mal de cruauté (le coup de la bourse de poésie qui ne peut être attribuée au poète qui a publié un roman, à moins qu'il démontre qu'une précédente bourse de poésie lui a été attribuée de manière indue et qu'il a donc trompé le jury !). Il éclaire nos mésaventures, passées et présentes, et permettra à tous de mieux comprendre pourquoi les poètes ont parfois raison de faire grève.

 

* Voir la recension de Michaël Moretti ici : https://www.sitaudis.fr/Parutions/anecdotes-de-cyrille-martinez-et-poesies-i-et-ii-de-ducasse.php