Opérations biohardcores d'Antoine Boute par François Huglo

Les Parutions

02 oct.
2017

Opérations biohardcores d'Antoine Boute par François Huglo

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« C’est l’histoire d’un mec » qui n’efface pas le narrateur, au contraire : plus que ce qu’il raconte, c’est le récit lui-même, incarné par un mec en salopette rayée, qui fait rire. De même, pour qui a lu et entendu Antoine Boute (sur Youtube c’est facile, ou dans la revue en ligne Frappa), la lecture installe, avant tout personnage, un timbre et un débit de voix, un accent belge dont la chaleureuse humanité n’est pas séparable d’une inquiétante mise à distance, d’une dérision noire, fraternelle car elle n’épargne personne. L’humour belge, serait-ce un peu comme l’anglais, le quant à soi ou l’entre soi en moins, la chair en plus ? Cela dit, le « boredom » est anglais, et gorgé de « sang lourd et noir ». Il est même le « hardcore du bio », le « noyau dur de l’existence », une « force qui n’est pas une force qui est / plus marrante (au sens cosmique) au final que la vie », c’est du moins ce que dit un « vidéaste artiste cameraman ukrainien » réalisant un reality show sur une « équipe de pontes du monde contemporain » (banquier, directeur de chaîne de télé, politicien) « ayant choisi le détachement, le retour à la vie simple », dans le cadre d’une « fiction hypnotisante ». La révolution biohardcore ne serait-elle qu’une « mauvaise blague », une fiction qui « dépasse la réalité, lui fait un croche-pied et fusionne avec elle », jusqu’à provoquer l’embrigadement des enfants du cinéaste expérimental dans un petit peuple sauvage ? Boute use du mot « expérimental » comme s’il l’entourait de guillemets qui l’apparenteraient à « innovant » ou à « créatif ». Le cinéaste inventeur de la blague serait-il l’un des « artistes de l’hypnose de masse », qui dirigent les vies « grâce au faisceau des problèmes et des solutions de la grande fiction de la nécessité économique » ?

Cette possibilité de retournement appartient à la définition même du mot « révolution », mais provoque une grande confusion, comme si le désir de « révolution biohardcore » était plus que récupéré : confisqué d’avance. Le lecteur tombe dans le livre comme le premier personnage, philosophe silencieux, cycliste amateur de bières triple distillation, tombe la tête la première dans un tas de feuilles en pleine forêt. Le récit de son aventure, les récits qui suivront, ne commencent pas par « c’est l’histoire d’un mec », plutôt comme des petites annonces dessinant des profils dans la rubrique « offres d’emploi » : « Tu rentres chez toi à vélo tu traverses une forêt c’est la nuit », « Tu as 10 ans tu es un cheval gris », « Tu es employée dans un fast food », « Tu es directeur d’une chaîne de télé », « Tu es dans la rue tu te diriges d’un pas décidé vers un fast food (…) tu as autour de ton ventre une ceinture d’explosifs », « Tu es banquier la fiction de l’argent tu y crois », « Tu es politicien, ton intelligence relationnelle n’est pas à sous-estimer, "la vie est un reality show" est ton mot d’ordre secret », « Tu es téléspectateur (…) tu regardes un reality show expérimental », « Tu as 6 ans, tu es en expédition en Suède avec ton père ta mère ta sœur tes frères. Vous expérimentez la migration façon ludique : survivre en forêt avec cependant des moyens techniques précis et légers », « Tu as 31 ans, certes, tu es entrepreneur de pompes funèbres expérimentales mais ce métier te fatigue alors en plus tu es poète, poète expérimental », « Tu as 11 ans tu es grec ton père s’est suicidé de désespoir à cause de la crise », « Tu as 31 ans, tu es une activiste aventurière et mère précoce de famille », « Tu as 23 ans tu es suicidaire anarcho-autonome ». Tous ces candidats à l’emploi de personnage (de roman ? de monologue humoristique ? de la « grande fiction de l’économie » ?) se croisent, tissent peu à peu un réseau de solidarités, un filet serré, un piège bien réel et bien loufoque où nous aussi sommes pris.

Un élan femelle de 4 ans décrit « monsieur en tant que poète expérimental ». Il « pratique le pornolettrisme » : il « fomente en gorge ventre bouche et poumons un long son vocal bien rond, bien coriace rauque mais plaisant, grave comme tu aimes dans les brames de tes copains élans mâles en période de rut ». Cela nous rappelle Antoine Boute… Le « grand trip de l’écrivain au travail (…) autohypnotisé par (son) histoire » est-il très différent de celui des « ex-enfants soldats bien barrés, bien flippés à l’idée que le monde adulte ait connaissance de (leur) existence », et qui propagent « la révolution du vivant » depuis des « centres sauvages non anthropocentrés » ? Ou de celui du kamikaze ? « Il me faut l’ivresse d’une grande vie te dis-tu et tu te fais exploser, il nous faut l’ivresse d’une grande vie disent les grands stratèges du monde et ils font péter le pétrole, ils y vont-ils font tout péter, ils y vont de leurs géostratégies magiquement efficaces pour bouffer du pétrole, il faut disent-ils que nous soyons pile aux endroits où la Terre jute de grosses doses de pétrole (…) surfons sur la désolation mentale de la jeunesse explosive pour être les gros fat du pétrole, le monde entier veut être fat alors faisons-lui bouffer du pétrole (…) ils te disent que si tu exploses tu grossiras l’effet de serre divine cosmique (…) tu te fais exploser au nom de ta désolation tectonique intérieure, des grandes manoeuves géostratégiques pétrolières désolées, du devenir-fat de la planète, du nom de Dieu qui est grand et croît sans cesse plus noir dans le monde et au-delà, pendant un quart de seconde tu es à toi-même ta propre ivresse maximale, ton propre réchauffement explosif climatique (…) ton ivresse tourne au bad trip, le hammam est froid, le harem est cosmiquement vide et le monde continue à vouloir être bien fat ».

Fat : à la fois le mot anglais (gras) et le français (infatué) ? « Une nature bien fat », est-il inscrit sur un oiseau bicéphale (aigle et colombe ?) à corps de tortue, dessiné en postface par Victor Boute.

En ce carnaval forestier, planétaire, expérimental, de détournements détournés, où est le masque ? Où est le noyau ? Où est l’écran ? Où est le disque dur ?

Un big brother (qui ne se contente pas d’observer : il hypnotise) peut en cacher un autre.

 

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