Almanach de Péter Nádas par René Noël

Les Parutions

08 mai
2019

Almanach de Péter Nádas par René Noël

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Les saisons de Péter Nádas

 

 

 

Almanach journal d'un écrivain d'une année, paraît en dix-neuf cent quatre-vingt-neuf en Hongrie, période où germe du bras, de la main de Péter Nádas, Histoires Parallèles, le grand roman de la seconde partie du vingtième siècle et des trente ans écoulés depuis lors, qui a pour lieu en grande partie Budapest, la ville de naissance de l'écrivain. Le plaisir du texte, le bonheur de lire des créations aussi sèches que lyriques ce que les européens ont pu donner de meilleur à l'Europe et au monde... stimulent ; l'effroi-la joie emporte le lecteur, les récits, romans, essais de Péter Nádas pouvant très bien être lus sans rien savoir de l'Histoire exposée, peinte dans ses livres, tant un souffle - daimon et logos - une gravitation tangible, fond de tableau où d'emblée toutes les buées de nos présents radieux s'effacent, traverse de part en part leurs phrases, signes, silences, espaces noirs et blancs dessinant les lettres, chapitres, change nos points de fixation, tant les personnes, l'urbanisme, l'architecture, sont décrits avec précision et art dans Histoires Parallèles, des camps d'extermination à la révolution de dix-neuf-cent cinquante-six écrasée par Khrouchtchev. 

 

Péter Nádas écrit sur le bord de l'absence et de la mémoire, là où l'esquisse abstraite et le visage, arbre humain, raviné et mû par les humeurs en lutte et les pensées précisément peintes, se fécondent mutuellement alors même qu'a priori leurs vies séparées sont imperméables à toute exposition et mode d'expression, l'utopie consistant à décrire les liens entre des personnes extérieures ou composant son propre moi qui bien qu'elles vivent en autarcies s'attirent cependant irrésistiblement, si bien qu'il y a dans Histoires parallèles plus que l'évocation des Vies parallèles de Plutarque, une critique de la logique des rapports humains décisive qui leur redonne une profondeur noyée sous les faux-semblants. Péter Nádas ne renonce jamais à l'occasion inespérée de voir venir à lui ces influences diffuses réputées à première vue impossibles à décrire, à inscrire dans la durée sa constance - ainsi qu'il en va parfois du cinéma d'Ozu et de Bergman, dans fin d'automne du premier et le visage du second où certains personnages changent d'avis quand Setzuko Hara et Ingrid Thulin gardent leurs convictions parce que changer pour changer à leurs yeux relève d'un non-sens, ainsi les autres protagonistes constatent-ils que leurs convictions et croyances sont à long terme vraies -, à faire jouer à plein la critique de l'instinct par le travail conscient et de la logique par les impulsions, les sensations, l'immédiateté brute, manière de dialectiser, brasser son scepticisme et ses appétits de jouissance.

 

A s'observer lui-même s'observant dans le miroir Entre-temps, elle avait dirigé nos pas de sorte qu'on se retrouve face au grand miroir. Elle m'arrête net. À ses côtés, je l'admirai, si belle dans le reflet en pied du miroir. Main sur ma nuque, elle dut à peine forcer pour m'approcher du reflet au point de n'y voir plus que moi, sans avoir à me pointer du doigt. Eh bien, ouvre grand les yeux, souffla-t-elle... Depuis lors, je regarde qui je suis. Depuis lors, je réfléchis à ce que je peux dire des autres et de moi. Quand je me regarde dans le miroir, depuis lors je ne m'y vois plus moi, mais celui qui s'y voit. (p. 62-63), photographe, journaliste, écrivain, Péter Nádas décrit ici le passage initiatique d'apprenti homme à homo sapiens sapiens, spécimen rare - et il y a peu d'hommes écrit à son éditeur un poète après guerre - car l'homme ne naît pas humain mais le devient et ne cesse de le devenir celui qui peut dire de ma schizophrénie, je suis l'administrateur quand un autre en est le camelot (p. 52).

 

L'absurde de la condition humaine depuis Fédor Dostoïevski, Franz Kafka, Varlam Chalamov, Harmonia Caelestis de Péter Esterházy, Imré Kertész, infuse la vie des hommes et des écrivains, devenu instrument de bascule, supplément d'âme des dialogues de la raison et des instincts libres - le néant n'effraie plus. Péter Nádas le teinte d'onirisme et d'humour où les situations à première vue invraisemblables, par exemple un chien et l'auteur qui luttent avec délicatesse pour mieux se connaître sans se blesser surgissent au détour d'une phrase, passent pour une rêverie de l'écrivain jusqu'à ce que celui-ci décrive si précisément leurs actions, leurs motivations logiques et réciproques, que le lecteur entre dans la pensée du compagnon du chien si fine qu'elle parvient à interpréter les volontés et sentiments de l'animal vis-à-vis de lui, devient allégorie contemporaine objective.

 

L'érotisme ici rejoint l'éducation sentimentale déployée dans Le livre des mémoires. En dehors même d'une matière parmi toutes autres que l'auteur aime fréquenter, il est, quand la plupart des autres formes d'expression sont interdites, prohibées, censurées, châtrées, le terrain idéal de la critique par l'expérience du matérialisme dont se revendiquent tous les acteurs, enfants de Mussolini, perroquets de Reagan, qui gouvernent aujourd'hui nos états. Lors de la parution d'Histoires Parallèles, un critique a fait remarquer que Péter Nádas était aussi profond et subversif que Pierre Guyotat écrivant Tombeau pour cinq cent mille soldats et Eden, Eden, Eden, mais en outre nietzschéen, dionysiaque jusqu'aux ultimes conséquences, le désir et le bonheur, l'énergie et la vie chez le hongrois combattent pied à pied le désespoir pourtant poussé jusqu'à l'inhumain, donnant forme à ce qui n'en a encore aucune, alors que paradoxalement chez Guyotat une sorte d'Eros clos sur lui-même, l'esclavage et la domination éternels, involutifs et exclus de toute chronologie, ramènent aux naissances du capitalisme qui n'aurait pas encore connu la révolution française.