Autre archère de Lee Ann Brown par Christian Désagulier

Les Parutions

07 juin
2015

Autre archère de Lee Ann Brown par Christian Désagulier

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Le poème est intraduisible, c'est une de ses définitions. Si poème à l'arrivée il y a, ne préjuge pas que poème il y ait au départ, mais prouve que le traducteur est poète. S'il n'y a pas poème à l'arrivée, ne préjuge pas qu'il n'y ait pas poème au départ, mais que le traducteur n'est pas poète de la traduction.

La traduction serait parfaite si le poème d'arrivée traduit en sens inverse revenait au poème de départ, sauf que le poème est intraduisible, c'est une de ses définitions : il n'y a que des tentatives de, comme chacun sait.

 Lee Ann Brown est une et grande poète même si les traductions de Stéphane Bouquet n'ont pas toujours la précise précision que nécessitent ceux de Lee Ann Brown en archère pour porter la résolution franque à sa pointe de flèche pygmée d'évidence  - mais peut-il en être autrement ?

 La faute  aussi beaucoup à notre langue à qui que quoi dont où, quand il s'agit de convertir de l'anglo-américain, qui concatène, en français pronominal[1], misogyne, hypergenré,  ségrégationniste et totalitaire depuis que François Ier le Collège et Louis XIV l'Académie : une langue démocratique commencerait par ôter le collier d'esclave au cou de la langue, comme s'y essayent chanteurs, slameurs et autres narrateurs qui vocalisent le poème à portée d'écrit - cherchent et quelque fois trouvent les chemins qui mènent du cœur à l'oreille - les chemins qui ne mènent nulle part ailleurs, aident à vivre leurs ritournelles[2] :  Griots du Nord, de traditions sans cesse en transhumance...

 Traduire le poème serait à cet égard convertir dans un référentiel cartésien les paroles et la musique suivant l'axe mélodique des x et l'axe harmonique des y : impossible, d'où l'absolue nécessité de donner à lire et le poème original, la chanson et sa tentative de conversion, son chantonnement et même d'en donner plusieurs approximations en vue de réduire l'écart type statistique de la fidélité, de se rapprocher des ouïes de la courbe de Poisson.

 Problème que les poètes qui s'expriment dans une autre langue que l'anglais ont aujourd'hui à résoudre, et les poètes français spécifiquement, depuis que l'anglo-américain est devenu un espéranto, s'ils veulent un jour voir s'agrandir l'opéra sans qu'en soit affectée outre mesure la bande passante - mondialisation, c'est à dire miniaturisation de la Terre fait nécessité de penser devant soi avant le précipice : loués soient les minimalistes et les intensifs qui trouvèrent des modèles réduits déjà retro traduits outre atlantique, qui minèrent une langue démocratique par excellence, tandis que la nôtre encore et toujours héritière es lettres, et gare à ceux qui tentent de réveiller la langue, d'en démonter le réveil dans le noir - ces fous littéraires, poètes - nombreux sont ceux qui se retrouvent avec des engrenages en plus à la fin et retarde la sonnerie de la 25 ème heure !

 L'acte de traduire le poème en ce qu'il permet de comprendre le fonctionnement du réveil et de produire d'autres machines infernales fait obligation de s'alimenter à la pile du poème ascendant et de les produire en regard.

 Traduire, c'est rendre à Cléopâtre, rembourser pubis sur l'ongle !

 Nous ne dirons rien au sujet des poèmes originaux de Lee Ann Brown, rien qui dupliquerait l'éclairante postface de Christophe Lamiot Enos, directeur de la collection To aux PURH, laquelle allume la lampe frontale  : "Mais, je veux souligner quelque chose qui arrive avant tout texte, en soi – un genre de proto-style, non sans rapport avec la manière dont l’écriture de Brown donne l’impression d’être en joie dans et avec le langage, en se concentrant sur des événements qui pourront, telle une source et plus pleinement que d’autres, enclencher le langage ou l’ouvrir ... Oui, les poèmes de Brown sont profondément enracinés dans son expérience autobiographique. Ce qui rend cette expérience intéressante pour les lecteurs ... AUTRE ARCHÈRE est une manière de faire attention à ce/notre monde. Quelque chose à partager. Quelque chose dont se réjouir. Quelque chose aussi duquel apprendre. Les livres de Brown sont ainsi les témoins d’un témoignage particulier. Des reportages sur le reportage. Sur la façon dont le langage fait d’abord attention à ceci ou cela. Fait attention et prend soin..."

 AUTRE ARCHÈRE est publié de concert avec OTHER ARCHER : la traduction d'un livre originalement composé et non pas un glanage de poèmes traduits en série : telle est le principe de la collection To.

Dommage toutefois qu'un livre unique ne réunisse pas les textes et leur traduction juxtalinéaire en miroir qui feraient plus simplement justice au sérieux travail du traducteur, à ses résolutions d'adéquations.

Et pourquoi ne donne-t-on jamais deux voire trois traductions parallélisées, fondées sur des prémices différentes - il faudrait alors imaginer un livre à pages rabattues où à colonnes ioniennes - dont les prolongements se croiseraient à l'infini, comme font celles du Parthénon.

 A l'attention des lecteurs que l'on appelle ici comme rarement à vite se rapprocher de ces livres et pour illustration de notre propos, voici deux tentatives de traductions. Ces tentatives voudraient souligner l'énergie radiante et radieuse produite par les poèmes de Lee Ann Brown en s'en approchant comme on dit du résultat d'un calcul : de ce paradigme que relèvent les poèmes de  nous rendre complices et dédicataires de si privées, banales, concrètes, locales jusqu'à l'insolite, extraits de vie.

 

 

THE DARK PRINCE

 

Lee Ann walked down the long stairs of desire,

her little heart stupid with fear

"Hello," said the banister, "do not be afraid.

You are meeting the dark prince of gender."

Then I, at the doorway, called out once or twice

before the butler brought Lee Ann the whip on the tray.

The threshold enormous.

The prince savvy as a commercial

and Lee Ann making up her mind like a limousine.

 

LE PRINCE NOIR (Stéphane Bouquet)

 

Lee Ann descendit les longs escaliers du désir,

son petit cœur tout hébété

« Salut, disait la rampe, n’aies pas peur.

Tu vas rencontrer le prince noir du genre. »

Alors, sur le palier, j’ai appelé une fois ou deux

avant que le majordome n’apporte à Lee Ann le fouet sur un plateau.

Le seuil gigantesque.

Le prince futé comme un VRP

et Lee Ann se décidant à la vitesse d’une limousine.

 

 

PRINCE NOIR

 

Lee Ann descendait le long escalier du désir,

son petit cœur bête de peur.

« Hello, dit la rampe, ne crains rien.

Tu vas rejoindre le prince du mâle. »

Alors je, à la porte, une ou deux fois toquai

avant que le serviteur remette à Lee Ann la convocation.

La terrifiante embrasure.

Le prince malin comme un représentant de commerce

et Lee Ann se décidant, maquillée comme une limousine."

 

Et puis ce clin d'œil à Walt Whitman et ses Leaves of Grass (Feuilles d'herbe) :

 

 

WHAT IS THE GRASS ?

 

The child asks, fetching it to me in handfuls.

We get out at the Walt Whitman Rest stop,

New Jersey turnpike, but no sign of Him.

Save some Democratic Vistas and Drum Taps

On a plaque near the Micky D's...

 

Let's go find the grass

I say to my two year old beauty -

We pick one blade from the median

Then back we go into the forever car

 

Hours later pulling into Richmond

She, half awake in my arms, mumbles

 

Let's go find the grass

 

 

 

 

C'EST QUOI L'HERBE ! (Stéphane Bouquet)

 

Demande l'enfant, m'apportant une pleine poignée.

Nous nous sommes arrêtés sur l'aire Walt Whitman,

Autoroute du New Jersey, mais aucun signe de Lui.

Sinon quelques perspectives et tambours démocratiques

Sur une plaque près du McDo...

 

Allons chercher de l'herbe

Dis-je à ma beauté de deux ans -

Nous cueillons un brin sur le terre-plein

Puis revenons dans la voiture éternelle.

 

Des heures plus tard, en entrant dans Richmond

Elle, à moitié réveillée dans mes bras, marmonne

 

Allons chercher de l'herbe

 

 

C'EST QUOI DE L'HERBE ?

 

Elle me demande de l'herbe plein les mains.

Nous sommes sortis à l'aire de repos Walt Whitman,

Péage de New Jersey, mais aucun signe de Lui.

Sauf quelques citations de Democratic Vistas et de Drum Taps

Sur une plaque à côté du McDo...

 

Allons trouver l'herbe

Je dis à ma beauté de deux ans -

Nous cueillons une feuille effilée sur le terre-plein

Puis remontons dans notre voiture increvable

 

Des heures plus tard pénétrant dans Richmond

Elle, à moitié endormie dans mes bras, marmonne

 

Allons trouver l'herbe

 

 

Ainsi parfois, dans l'assistance, reconnaît-on parmi les témoins Emily Dickinson, Charles Reznikov, e.e. cumming, Walt Whitman, W.C. William, Georges Oppen, Ezra Pound : elles et ils sont là comme nous y sommes et comme eux, nous faisons sonner le portail avec nos clés.

 Car une singularité des poèmes de Lee Ann Brown est leur fréquente escorte de didascalies où les ami.e.s et initiat.eu.r.ice.s sont crédité.e.s, le poème revendiquant ses circonstances.

 Ceci étant, remercions plutôt deux fois qu'une les PURH d'offrir cette lecture augmentée de OTHER ARCHER, fusse sous la forme de deux livres antisymétriques.

 Le pays de ces poèmes est aussi un pays de jeux de Las Vegas, pays de Zorro et de Tornado, de jeux jusqu'à saute-moutons sur la lune, pays de louanges et de locations jusqu'au ventre des femmes, où tout se vend très réglementairement jusqu'aux enfants d'occasion et où sont infantilisés les animaux. Mais pays à poètes dans tous les Etats de l'Union - Lee Ann Brown est née en Caroline du Nord - dont l'état des choses comme elles sont, Témoignage (Testimony) étant le 51ième : pays d'orphelins primordiaux en quête de filiation, poètes.

 Les poètes parlent, partent mais ne demeurent pas d'eux-mêmes, inscrivent leur expérience dans le trièdre du monde. Ne se regardent pas scrupuleusement dans tout ce qui moire à la rugosité du vers. Considèrent que ce qu'ils observent doit être miroité - et c'est la présomption fondatrice qui pousse à saisir la rampe du stylo, qui pousse au désir de mutualisation : à ce matérialisme émotionnel. Qui veut dire ce que le poème est, doit casser du vers, marcher pieds nus : pas de diplôme, pas de jury, pas de commission à la clé de cette parade sauvage. C'est à ce prix hypothétique que le  kleos à défaut  de  genesis[3] advient : que des injuries.

 Mais au fait, qu'est-ce que la poésie et dans la poésie, le poème qui est la langue de la poésie, avec ses us et tors, poème dont nous usons le mot dans la gorge de la poulie du puits trachéïque ? "Vaste programme". Il ne faut pas moins être général pour lever une armée d'ombres, pour défendre l'indépendance du poème, pour défendre la couleur de sa peau de tambour aux roulements d'attrition hégémonique du roman - si des histoires doivent être contées pour nous endormir et fabriquer du rêve, la langue du poème doit rendre des comptes au préjugé d'innocence, s'outrepasser.

 Tout le papier extrait de toutes les forêt d'Amazonie ne suffirait pas pour dire ce que le poème est : chaque poème si tant est, doit commencer par se couper le sein de ce qu'il est, s'ablater soi-même pour que l'archère puisse tendre la corde à fond, accorder l'arc et puis nous sébastianiser.

 Le poème est tout sauf ce qui n'est pas lui : "the butler brought the whip on the tray."

 Et c'est fête lorsque l'on fait la découverte d'une poète, une poet-reporter qui se nomme Lee Ann Brown...

 

 


[1] cf. Des mots à la pensée, Jacques Damourette & Edouard Pichon, Essai de Grammaire de la Langue Française, Paris, Ed. d'Arthrey, 7 tomes (1911-1940)

[2] cf. Mille plateaux, Gilles Deleuze et Félix Guattari (1980)

[3] cf. Phrasikleia, Jesper Svenbro (1990)