Coups d'arrêt de Henri Michaux par Carole Darricarrère

Les Parutions

20 oct.
2018

Coups d'arrêt de Henri Michaux par Carole Darricarrère

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

 

Dans la lignée des maîtres-et-poètes, qui savent, mieux que quiconque, démembrer le réel, lire Michaux, mi-créature mi-pur esprit, version hominienne de l’éther, l’homme aux semelles de mescaline voyageant sur lui-même à distance de ses anneaux, contrebandier du départ condamné à atterrir, au terme de sidéraux voyages, nous laissant révélés de longue date, plus vivants, moins « avides », seront les lecteurs alertes d’esprit de la verticalité.

 

Par lapidations verbales d’implacable tenue, par soustraction d’addictions au monde, par addition de solitude, par immersion de sobriété à pic les remugles de l’au-bas, les coups de hache du peu de langue, son bruit blanc de remues portant les foules au gel, lire entre les lignes l’immensité brève d’une chirurgie de style, d’une concision de pensée, d’une perfection perchée d’analyse, quelque chose ici dépassant toutes les oppositions, désengorge le monde à petits coups de langue, rend l’âme à la dernière page, le pourrait-il, tenir sur la pointe diamant de son scalpel, sans jamais retomber, de ci de là.

 

Somme de ce qui fait loupe dans le recul et de cela qui informe dans une percussion d’acuité l’amande d’une blessure : le coup de gong et le bol, le mal et le remède, Michaux, homme de proue, brise-glace de la poésie, retourne à chaque phrase l’embryon du réel, brûle ce qui reste, vide ses poumons, plonge et disparaît, pour renaître sous la langue, recoudre les blancs de la banquise, traversant guépard attendu de près, son dard, faisceau polaire des galaxies, crève l’abcès.

 

Est archet de génie, celui qui tire à blanc, des flèches condensées de sens qui ne ratent jamais leur cible. S’ensuivent des silences profonds, affûtés tels des bois de cerf. Paix à chaque phrase, entre l’ombre et la lumière un lacet se tend, depuis un point entre les yeux fonde un horizon, saillie pituitaire d’un retrait de part et d’autre le laser de la langue. Des bancs de sable, sur lesquels chatoient encore, des chambres de la mer ses lames de fond, lavent les pieds du réel. Bleu profond des paragraphes. Bleu roi des lys de substantifique moelle, plein de ses naufrages, vidé de ses débris, seul par-devant les interlignes, centre insitué de la langue des flèches, gestuelle de connaissance, douleur de vigie.

 

Et changer de focale. Atterrir sur la lune. Scaphandre de neige. Bibendum du peu de peau. Homme hublot pénétré d’apesanteur. Poser Ulysse le pied sur le néant, métal vierge à distance de la boule bleue, s’envoyer en particules fines, poussière pénélope du non, bleu de la fin, premier seul sur la ligne arrivé vivant d’entre les morts, l’Armstrong de la fuite en langues, sans trompette ni fusée, à main nue sans tambour l’a fait, seul sous cache, en chambre d’isolement. L’homme-étoile du jeûne de l’amont et de l’aval ne raconte pas d’histoire. Il arrache le haut et le bas, les bandages et les plaies, celui qui se fait la malle dans le texte s’involte, affranchi de la syntaxe. Leçon de Michaux. Trait court suivi d’un nuage de prose, fin.

 

C’est d’une poésie visionnaire sans concession surfaçant un néant de matière, et des moyens d’en sortir, dont il est question ici. De l’autosacre du monde au trou blanc du vide, il n’y aurait qu’un pas, que l’éditeur à la suite du poète nous propose de franchir, par un jeu d’accolement de deux textes disjoints dans le temps de l’écriture (1975,1969), le second faisant office de verso de l’image, prend acte de l’action de l’esclave de se désenclaver de la « Grande Figure » dans laquelle « beaucoup déjà sont enfoncés ». Réunies en miroir l’une de l’autre, la serrure et la clef, voyage en apesanteur par-dessus la montagne fébrile, à la faveur d’une esquive en quête de libération : l’homme qui fait le pont au large de l’incompressibilité rembobine le fil de finitude des siècles.

 

Que quelque chose dessertie de sa masse se penche par la langue, vertige au macroscope ; muselé au tout, qu’un fil s’échelle, se dépave, inexiste par lui-même ; main tendue du silence offerte au misérable qui se démarque des quantités, qu’ « éclabousse »  encore le nombre : « En civilisation attelée, la mouette et le cerf au même joug. », dit-il, les « coups d’arrêt » du réel des encordés débordant sur les vives coudées de ceux qui ont connaissance, stop.

 

Méthode pour en « finir avec la finitude », la « désadhérence », la dépersonnalisation du « ruminant mental », l’avènement « de la perte de l’avoir », sorte de trail en solo dans les ivoires, thanatos de l’aigle dans les cimaises, la bonde active d’une « averse de Vide », sur le mode de la disparition de « l’Aspiration à », ainsi le Spirituel « déborde », le merveilleux fait nappe, ce qui était se dédensifie dans ce qui « EST », en concentration d’aventure, au-delà de toute représentation, un idéal de libre-arbitre, la satisfaction d’un réel augmenté, grand R délivré, au ras de la pâquerette, du raz-de-marais de l’oubli en cessation de sens, soit une parallèle en creux de l’érection sans objectifs qui n’est pas sans rappeler le nirvana délié des Sages a contrario du désir.

 

Et d’ajouter, à l’adresse des fumeurs de havanes des temps modernes, que ce vœu de transcendance ne s’improvise pas dans le désordre. Aux autres, l’espérance d’un monde meilleur prolongeant le nôtre, sans vestales ni houris, point neutre atemporel d’un supplément de paix : en miroir de la fin du monde le no man’s land inentamé de l’Origine.