L'Autre Portrait de Jean-Luc Nancy par Anne Malaprade

Les Parutions

29 avril
2014

L'Autre Portrait de Jean-Luc Nancy par Anne Malaprade

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

      La peinture et le regard n’ont cessé d’arrêter et de relancer la pensée de Jean-Luc Nancy depuis une vingtaine d’années, ainsi qu’en témoignent de nombreux titres de sa bibliographie, tous édités chez Galilée — Les Muses (1994), Le Regard du portrait (2000), Visitation (de la peinture chrétienne) (2001), Au fond des images (2003), Iconographie de l’auteur (2005), La Naissance des seins (2006), Le Plaisir au dessin (2009). La première hypnotise l’œil tout en actualisant ses facultés spéculatives, le second constitue la promesse de partages et d’expériences croisées, l’un et l’autre mettant en œuvre une liberté qui parcourt le fond et la forme des images, mouvement possiblement juste qui traverse le visible jusqu’à l’excéder. Quelle image intime pour le visage qui fait signe tout en s’éloignant ? Quel visage anonyme pour l’image sculptée, photographiée ou peinte qui présente (produit) plus qu’elle ne représente (ou reproduit) le corps du monde ainsi que la substance du sujet ?

         Possibilité d’un et du sujet qui « est par lui-même et comme lui-même », le portrait en tant qu’espace-temps se laisse approcher — par le philosophe, par le créateur, par le spectateur — à partir de son double, de son autre, ouverture qui est désignée dans le titre par la formule L’Autre portrait. Le terme de portrait est envisagé depuis sa traduction italienne : l’altro rittrato, c’est-à-dire l’autre tel qu’il se retire, se cache, s’enfuit dans la représentation, cet autre témoignant pourtant de ce qu’exister peut signifier dans la matière ou sur la toile. L’autre double chaque identité, énigme existentielle que le sujet devine, soupçonne, espère aussi peut-être, identifier en soi-même. Le portrait est retrait autant que soustrait, abstrait et sans doute extrait. La modernité ne cesse de vouloir approcher cette retraite et cette rétractation par lesquelles l’apparence se figure en défigurant le plus souvent la ressemblance. Intensité et dégagement caractérisent un genre qui poursuit conjointement trois objectifs : reproduire parfois jusqu’à l’excellence, interpeller puis enfin représenter un pouvoir, une puissance, une aura. Jean-Luc Nancy en vient alors à souligner ce paradoxe : le portrait exhibe ce qui se retire, il souligne combien le connu engage, ou dégage d’inconnu. Ce dernier ainsi ressemble tout en présentant l’absence. Il est ce moyen pictural créé par l’homme qui conjugue et croise les contraires, comble en partie le manque, fait avec et depuis le vide : l’artifice donne corps à l’abîme, habille la mort de visible, et apprivoise les fantômes avec lesquels vivent les vifs que nous ne sommes que pour un certain temps incertain.

         Aussi le peintre, le photographe et le sculpteur interprètent et racontent-ils leurs modèles respectifs. Tout portrait invente une histoire, auto- ou biographie : le parcours accidenté d’une vie, d’un visage, d’un corps dont l’artiste relance les capacités sémantiques, les données esthétiques, les perspectives éthiques. Chaque histoire joue de l’écart, glisse du même vers l’autre, vise un parcours interprétatif qui expose certaines modalités du possible. En ce sens Jean-Luc Nancy montre que le portrait cristallise l’enjeu de toute peinture, qui tire et attire à elle les mondes extérieurs et intérieurs pour mieux les métamorphoser. Une nature morte comme un paysage, une scène de bataille comme une marine plongent dans le visible à partir d’un œil artiste qui transfigure la vue en voyance, le corps en chair, la matière en rayonnement. Le portraitiste voit dans toute chose un visage, dans tout objet l’infini, dans tout paysage un corps-univers. Il voyage dans le visible, y prélève des éléments qu’il articule les uns aux autres, met en place des montages, provoque des rencontres, et témoigne de ce que l’énigme n’est pas une fatalité ou un destin. Bien au contraire, c’est le nom d’une chance que l’homme offre à son inquiétude : lui dont le regard ne peut rester en place, lui dont le regard, cependant, trouve à ordonner le monde selon les règles d’une architecture intime qui défie l’ordonnancement du cosmos.

         La perspective choisie par Jean-Luc Nancy traverse sur et par la peau de l’écriture l’histoire de la peinture occidentale, dont quelques stations sont ici commentées : peinture pariétale, mimesis aristotélicienne, représentation idéalisée pour les Grecs, réaliste pour les Romains, caractère irreprésentable du Dieu monothéiste contre possibilité de représenter son fils, multiplication des autoportraits comme autant de masques perdant et dépensant le visage (Rembrandt construit son identité alors que Lüthi l’intranquillise), régime de la révélation (Dürer) ou perte de l’auréole (Goya, Cézanne)… A l’époque moderne (Miro, Mondrian), la mimesis découvre qu’elle ne représente plus l’objet ni le sujet, qu’elle n’est plus astreinte à l’autre, quel qu’il soit : elle se choisit dorénavant comme sujet de représentation, portraitise ce que l’acte de peindre, de dessiner, de sculpter, de photographier veut dire. Aujourd’hui, si le portrait persiste, résiste, perdure, s’il continue de nous apostropher, de nous faire signe, de nous inquiéter ou de nous rassurer, alors même que la question de la figuration a été mise à mal par nombre d’œuvres et de projets, c’est parce que cette forme dé-, sur-, transfigure le visage humain, percevant l’animal dans l’homme, rencontrant la nature dans la culture, prenant acte de cet informe qui déforme tout visage. Cette traversée des images conduit à trois codas qui suspendent le voyage entrepris dans cette collection imaginaire (Corot, Giorgione, Lotto, Ribera, Avedon, Duchamp, Fautrier, Kertész, Pollock, Olaf, Quinn, Dijkstra, Hockney, Abramovic…) sans le conclure. Le portrait est sans doute l’une des vérités étrangement mobiles de l’image fixe, en ce qu’il présente et présentifie le désir par lequel l’homme invente, dans un geste artistique, certains des moyens qui lui permettent d’être juste une image, certes, mais une image juste, dont certaines sont reproduites dans ce livre. Ce dernier dessine, en creux, l’autoportrait ombré d’un philosophe — celui-là même qui ne possède ni visage ni figure ni face — jamais plus proche que lorsqu’il témoigne de l’invisible : portrait intérieur, portrait antérieur et inexprimé, reconnaissance d’une pensée à perte de vue. L’Autre Portrait nous fait voir et entendre quelque chose d’un philosophe. Son écriture explore le lien, la coupure, les points de conjonction entre visible et invisible : ce qu’on ne peut dire, il faut le peindre dans l’Autre.