La fabrique du rouge d'Ariane Jousse par François Huglo

Les Parutions

21 oct.
2019

La fabrique du rouge d'Ariane Jousse par François Huglo

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      Ni poème, ni roman, la forêt comme genre littéraire, c’est la couverture qui le dit. Ou l’œuvre littéraire comme lieu, œuvre « située », dans le sens où l’entendait Max Jacob : « L’œuvre doit être éloignée du lecteur ; elle doit être située dans un espace lointain, entourée d’un monde, vivante dans un au-delà tout en reflétant la terre, portée sur une nue tout en étant claire ». Un roman, un poème, peuvent être « situés » : peintres et graveurs sont entrés dans l’Enfer de Dante que cite Ariane Jousse : « esta selva selvaggia e aspra e forte ». Mais les vignettes (paragraphes ou versets) de son livre nous mènent plutôt, comme la voix d’une conteuse ensorcelant chaque énoncé, dans la forêt des légendes. Notre histoire, pourtant. Celle d’un exil, portée par ce premier livre déjà « situé ».

      Le titre peut faire songer aux briques rouges des fabriques de l’ère industrielle, mais l’histoire commence bien avant : « Chute de Troie, Énée part et fonde une première ville. Il s’entoure de savants, d’architectes, veut brûler les forêts ». On se souvient de Dante et Virgile grimpant sur Lucifer pour sortir de l’enfer, entonnoir et « forêt obscure » allégorie du péché, et voir les étoiles. Et des forêts défrichées par les Romains puis les moines chrétiens pour planter de la vigne. La « route droite » et, selon Dante, vertueuse, de la forêt à la ville, mène à la catastrophe que nous connaissons aujourd’hui et appelons déforestation, urbanisation. Dante marchait de l’obscurité moyenâgeuse aux lumières, Amir dans le livre d’Ariane Jousse « voudrait avoir des yeux qui permettent » de voir renards et sangliers « dans le noir, sans les faire fuir ».

      Apprivoisant le labyrinthe, cette Ariane retrouve le chemin des bois « où des racines magiques poussent et sont cueillies pour alimenter des potions ». Menacées, « pressées de jouir » et « dangereuses », des femmes s’éloignent de la cité, « retournent dans les forêts où se coiffer de lierre, nattées avec des feuilles de chêne », vêtues de peaux de loup, inventent « des remèdes sous forme de légendes : il était une fois un oiseau qui disait aux passants / l’herbe cueillie à cet endroit guérit les malades… ».

      La légende porte le remède et le lieu perdu. Elle a le regard d’enfance d’Amir, petit « garçon aimant » qui « ouvre ses mains, les déplie ; c’est le matin ». Elle vient d’Arménie « sur fond de duduk », d’odeur de fruits secs, de thé, de pain « recuit cent fois sur le feu rouge ». Ou du Brésil, comme la clarissima qui règne sur la fête à l’ambassade de France : de ces ensorceleuses « un peu vampires qui vous mélangent les idées avec trois mots et du mascara ». Elle a le regard noir « difficile à soutenir » de « la vraie liberté ». Elle, à la fois légende et conteuse, apprend à « déplier, dérouler le noir ». Un homme vient des Flandres, d’Ardâmes où l’on fabrique le rouge qu’il y a sur ses porcelaines, et dont plus personne, maintenant, ne fait commerce. Les pays sont comme l’amante quittée par l’amant : « les seuls moments où je la vois entièrement, c’est quand je suis loin d’elle et qu’elle repose dans ma tête ». Mais elle marche, libre, vers ses désirs, à Naples la rouge, « Capri au loin, / et l’île secrète cachée derrière Pozzuoli ». Elle veut creuser une galerie, « être au plus près du rouge, au plus près de sa violence ». À Marseille comme à Naples, celle de la ville et la force de la mer se font face, se défient.

      L’homme des Flandres se sent pousser des bois, « fierté poussant du dedans » de son corps. Ce désir lui fait peur. Il est hanté par « le souvenir d’une horde d’animaux » et, parmi eux, « d’un petit garçon / (…) / rouge / et noir / courant près d’un cerf ». Désir d’osmose ? La « grande respiration » des Highlands « traverse le ventre et ses nœuds de corde ». De même, la conteuse dit de son personnage : elle « me redonne à mon souffle, me remet entre mes propres mains ». Elle lui rend la « force », le « cœur sauvage », les poings serrés de ses huit ans. Elle était alors « petite bête » et « femme puissante ».

      Naples est rouge « mais bleue », proche de la mer et du soleil, volcanique comme la jouissance : « Ça va exploser, craquer, jaillir— (…) Mon corps se serre puis s’ouvre et s’ouvre puis se serre, sans fin ». Est-ce dicible ? « On ne peut habiter le rouge ». Mais « Que le langage même dans ses usages les plus radicalement étranges ne soit pas un levier suffisant, n’opère pas de réversibilité et laisse les lieux en complète jachère —cela même finira par la galvaniser, l’électriser ». Ardeur, désir de dire : à vingt-cinq ans « je peux articuler avec certitude que rien ne se termine et qu’il faut porter haut ces couleurs, porter le rouge / et flamboyer ». Désir de « force d’évidence », de « foudre », de « loi qui tombe ».

      Retour à la forêt, retour « à Lascaux, dans la grotte Chauvet », et aux « premières couleurs » dans « le noir total » de la paume, de la nef. Avec les « premières couleurs », les mains contiennent « toutes les paroles ». Retour à l’enfance : Amir, « apprends-moi tes mains / et comment elles touchent les choses ». Comment « fabriquer —des remèdes durables », jouer et parler avec l’aisance « que le rose de l’aube invite à investir, lieu léger et joyeux ». Amir, amour d’enfance et enfant de l’amour, est « un pan entier de la forêt », qui est ce qui « a toujours été là ». Où « l’envers du décor s’expose » (la voilà, la « réversibilité » entre langage et lieux !).

      Dante marchait de la forêt aux étoiles, voilà qu’elles « paraissent sur de grands pans de murs », font « advenir un nouveau monde » —Vita Nuova, écrivait-il— monde ici à toucher, à voir. Une autre épopée, —« saluer la beauté », disait un autre— face au soleil, sous l’œil d’un chat roux.