La Fourrure de ma tante Rachel de Raymond Federman par Nathalie Quintane

Les Parutions

23 août
2009

La Fourrure de ma tante Rachel de Raymond Federman par Nathalie Quintane

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Ah, on peut dire qu'on l'aura cherchée, la fameuse fourrure! C'est que Federman est une sorte de champion hors catégorie du roman chaudard: on feuillette, on feuillette, pour arriver à LA scène de foufoune, et sur quoi on tombe? un lecteur de seconde main de maison d'édition qui a les yeux en trous-de-bite... Eh ben, celle-là, on me l'avait encore jamais faite - se dit le lecteur, avant de réaliser que le narrateur-raconteur a soigneusement disposé, un à un, les poils de la fameuse fourrure équitablement dans tout le livre.
Ce qui érotise le roman, ce grand frigide, ce n'est donc pas la ou les scènes attendues, mais sa construction, une construction par ajouts, une construction où la succession tient lieu de suggestion : on avance d'un pas dans le récit pour reculer de deux dès le paragraphe suivant, on va et on vient, on se retient pas mal (elle est où, cette fourrure?!), ça monte très progressivement (mais elle finit par se pointer, la belle Rachel, portrait du désir même en temps qu'absent; c'est elle, la sur-fictionnée), et puis ça finit par une douche froide qui arrose l'édition française et la France dans toutes ses dimensions pour rendre au lecteur sa fraîche conscience.

La fourrure de ma tante Rachel est un livre incroyablement riche et diffracté - incroyablement diffracté parce que le corps qu'il ne peut qu'éviter est tellement opaque (c'est l'Impardonnable Enormité - l'holocauste) que les rayons lumineux formés par chaque section narrative sont eux même des surfaces réflexives renvoyant l'une à l'autre, revenant de l'une à l'autre, dans un jeu de détours et de retours sans fin - ce que le narrateur-auteur-raconteur-jazzman (là, c'est le dernier le plus important) nomme doodling : " (...) si tu transposes symboliquement ce que fait le musicien de jazz à ce que fait l'écrivain, je veux dire l'écrivain comme moi qui travaille dans l'association libre en dehors des règles, eh bien lui aussi l'écrivain il fait du noodling, du noodling verbal bien sûr, ou mieux encore il fait du noodling-doodling (...) doodling, ça veut dire faire du griffonnage, du gribouillage, faire des petits dessins, noircir du papier sans trop savoir ce qu'on fait ou ce qu'on dit (...) ".( p. 157-58).

Le livre noodle par excellence, c'est le roman des nouilles, bien sûr, Quitte ou Double, le chef d'œuvre de Federman, celui des noces entre le XVIIIe siècle européen (Shandy, Diderot et tout le picaresque réflexif) et le grand expérimental américain (Thoreau en particulier - Quitte ou Double peut être (re)lu à la lumière de Walden). Quitte ou Double découpe sans cesse sa silhouette spectrale dans La fourrure, qui en constitue bien une branche à forme propre (le doodling, donc, un noircissage obsessionnel et libre, pas si éloigné que cela du brouillon obsessionnel et libre d'un Ponge, d'ailleurs cité).

Le côté Shéhérazade de Federman, le plaisir qu'il a à se dédoubler en chauffeur de taxi parigot, en raconteur populo amateur de grosses blagues et autres allusions salaces propres à faire fuir l'amateur de belles-lettres (ça trie sec dans le lectorat), ne doit pas faire oublier l'aspect satirique du livre et le fait que la littérature, la grande, est toujours un tant soit peu de l'ordre de la vengeance. Depuis l'Amérique, qui est à l'époque où il écrit la Fourrure l'un des pays de la honte (Bush est au pouvoir), Federman parle de la France comme du pays de la honte, et à la proposition "La France, tu l'aimes ou tu la quittes", il rappelle la réponse qu'il a donnée quelques décennies plus tôt en se barrant définitivement.