La Première année de Jean-Michel Espitallier par Joseph Mouton

Les Parutions

20 déc.
2018

La Première année de Jean-Michel Espitallier par Joseph Mouton

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         Le livre de Jean-Michel Espitallier est un livre douloureux et beau, — surtout douloureux, dirais-je. Car la beauté de ce livre, ou pour mieux dire son caractère beau— ce qui en lui mérite qu'on lui associe cette épithète ou cet attribut — ressortit plus à l'esthétique de la douleur et du deuil qu'à tout autre façon de beauté. Lors d'un enterrement, on dit de l'oraison funèbre, simple témoignage d'amitié, qu'elle a été vraiment belle, et l'on veut dire qu'elle a été sincère, qu'elle a été poignante. Une lettre à quelqu'un qui vient de perdre un être cher ou une lettre de quelqu'un qui vient de perdre un être cher peuvent être dites pareillement « belles » : ce ne sera pas une beauté esthétique, ce sera une beauté vraie, juste, digne, fidèle, etc.

         Le livre de Jean-Michel Espitallier tient donc sa force évidente de quelque rectitude dans l'expression de la douleur, car c'est de douleur qu'il s'agit. Jean-Michel Espitallier a perdu sa compagne Marina et il raconte sa mort à elle, puis la première année de son deuil à lui. Quoique le caractère personnel du drame comme ce qu'il a d'indicible défient justement toute rhétorique et toute convention, il faut remarquer que le livre de deuil est presque devenu un genre dans la poésie moderne. Je ne ferai pas de liste. Je veux juste citer par exemple les livres d'Hubert Lucot (récemment disparu) récemment parus.

         Il me semble que le livre de deuil de la dernière modernité est un livre qui a à faire au réel. La mort de l'être cher est une figure du réel, comme lui inadmissible, irreprésentable, irréalisable, impossible à poétiser en un premier sens. De la disparition de toi, de la défaite de nous, rien ne peut se dire d'accommodant, aucune phrase ne peut s'accommoder : aucune considération ne peut accommoder sur ça. Sidération plutôt, comme l'écrit Jean-Michel Espitallier. Et pourtant, en un deuxième sens, au sens où la poésie moderne contemporaine a lié son destin au réel, c'est dans ce foyer noir surtout qu'elle peut retrouver son objet. Dans le deuil, le poète fait l'épreuve du réel en tant que sujet seul ou seul sujet.

         Comment donc enregistrer dans la langue la défaite des liens intimes, de ceux qui subjectivaient le mieux l'homme de langage, l'homme ? Comment surtout enregistrer la défaite de sorte pourtant qu'il en sorte quelque réfection par-dessus ? Comment refaire un monument de langue avec pour motif et pour loi la défaite la plus personnelle qui soit ? Il y a ce qu'on appelle le travail de deuil, qui est un travail de vie et au fond de santé ; et Jean-Michel Espitallier ne néglige pas cette dimension dans son livre, il avoue que son écriture — malheureusement, presque malgré lui — cherche à le ramener à la vie. Mais le deuil traite aussi celle qui a perdu la vie, il lui fait un tombeau d'âme, comme de toute douleur, il cherche à faire cérémonie.

         Comme pourtant la douleur ne veut pas se métaboliser en la cérémonie que le travail psychique la pousse à devenir, comme elle ne veut pas quitter l'objet dont elle se sépare, comme elle refuse la santé qui la nie ; le deuil ressemble à  une bataille entre moi qui toujours meurs avec toi et moi qui sans toi continue de vivre. Le livre de Jean-Michel Espitallier a deux régimes de base : premièrement la réflexion, deuxièmement la captation. La réflexion saisit ce qui se passe dans l'esprit de l'homme et notamment le combat que je viens de dire (impossible du sentiment, sentiment de l'impossible). La captation saisit les bouts de réels pour les conserver à tout prix (ce sont des détails du quotidien, des prosaïsmes, des riens où toi et moi continuent de se nouer, de faire nous).

         Comme Jean-Michel Espitallier l'écrit dans un court avertissement qui commence le livre, la matière en fut d'abord un journal : l'auteur en a gardé, ajoute-t-il, un peu de son caractère répétitif et de sa crudité. C'est vrai, le lecteur le sent bien. Mais le travail du livre se trouve surtout dans son troisième régime poétique, qui est l'obsession. L'obsession voue la réflexion à la redite, pousse la captation au détail le plus détaillé et entre ces deux gestes, établit ses comptes, ses mesures, ses horaires, ses calendriers, sa minutie. L'obsession est mélancolique. En marquant, en remarquant, en sur-marquant le passage du temps comme passage de la mort, en en relevant partout les points de finitude, en récapitulant sans cesse la vie enfuie, la mélancolie invente les outils poétiques qui relient le livre.

         Peut-être est-ce parce que je connais personnellement Jean-Michel Espitallier, peut-être est-ce parce que j'ai connu Marina : j'ai été très sensible à la douleur réelle dans le livre ; elle m'a même été parfois pénible ; mais j'ai été aussi heureux de trouver au fond un motif à ces jeux de logique amusante, de mesure, d'inventaire, de redites avec variations, d'enregistrements désastreux et parodiques qui avaient constitué jusque là les opérateurs poétiques les plus intéressants de Jean-Michel Espitallier. J'ai vu en somme que tout son arsenal mélancolique pouvait lui servir au moment où la mort elle-même advenait dans sa vie. Il s'en trouvait changé, parce qu'avec lui le poète n'arrivait plus à tenir toute la surface d'un texte ou d'un  livre, mais il s'en trouvait aussi plus justifié que jamais.