Le Jardin Ouvrier, anthologie de la revue. par Nathalie Quintane

Les Parutions

30 mai
2008

Le Jardin Ouvrier, anthologie de la revue. par Nathalie Quintane

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La revue sublime




Le Jardin Ouvrier : soit la liste quasi exhaustive du refoulé français en matière de poésie, et pas seulement (puisqu'ouvrier). 39 numéros de petits cahiers, A4 pliés, vilaines agrafes, parus entre 95 et 2003, à la couverture grise, d'un gris visible.

Le JO a été l'opérateur d'une fragmentation (notez que je n'ajoute pas radicale, parce qu'elle n'était, ni ne se voulait radicale - et encore moins tranquille) une fragmentation qui ne visait pas la "destruction" ou la fin de la poésie, évidemment (quand on veut "en finir" avec quoi que ce soit, c'est qu'on y croit, et à fond) : du lyrisme, mais pas le lyrisme critique propre sur soi années 80 (caca, gadoue, la main de ma soeur dans ma culotte, Eva & Adolf, sont quelques "thèmes" typiquement JO); du lyrisme, certes, mais objectif (la main de ma soeur atteignant mon Réel plutôt que mes histoires de famille); de l'objectivité, certes, mais manquant de retenue (hétéroclitisme forcené : brouillons de Bernanos, chants gitans, Charles Pennequin, Gongora, vrais fous littéraires, faux fous littéraires, avant-garde américaine, irlandais du VIIIe siècle, peul, entre-pompages sous pseudonyme, sans pseudonyme, commandes de pompage - Tarkos demandant qu'on pompe un de ses textes -, + un oulipien picardisé (Ian Monk), Laure Limongi de passage, etc, etc); un manque patent de retenue, certes, mais avec un souci d'unification (la poésie, le vers, un formalisme assumé); un "retour au vers", certes, mais un vers sans mètre, sans rythme, sans musique, un vers essentiellement visuel, "plastique", et un vers de pur calcul (arithmonyme : même nombre de mots par ligne), un vers de poème sans poésie, un vers de terre, quoi; un formalisme assumé, un goût pour la recherche, le désir d'une reconnaissance universitaire (Bobillot aura été le seul, à ce jour, à y travailler - mais un spécialiste de Heidsieck est forcément marginal, dans les Lettres Françaises : un peu plus libre que les autres de se pencher sur ce que nul encore n'a patenté); un goût pour la recherche, mais l'amour débridé du non-savant, du populaire, du brut, jusqu'à se forcer soi-même en artiste brut, etc, etc,

ET DONC, ET POURTANT : pas une revue post-moderne (le projet : refondation/invention/retour aux origines est bien moderne - moderne à l'ancienne, pourrait-on dire),

ET DONC, ET POURTANT : pas une revue moderne non plus (pas vraiment de manifeste, trop branque, trop variée, trop ceci et trop cela).

Au final : un ensemble fascinant - peut-être encore plus fascinant en pavé qu'en cahier, d'ailleurs, à l'image de l'Anthologie des fous et des crétins..., un ensemble monté et créé pratiquement par un seul homme, faut-il le rappeler, Ivar Ch'vavar, Pierre Ivart, à tel point qu'on finit par se demander si Pennequin ou Quintane ne seraient pas, purement et simplement, l'un de ses multiples hétéronymes (hypothèse à considérer).

Oui mais, cela ne vaut-il - diront ceux qui cherchent (de) la valeur (sublime) - que par son "dispositif" ? Autrement dit : un amas de mauvais textes ?
Même pas, puisqu'il y a ce poème de Lucien Suel, La Justification de l'abbé Lemire (fondateur des jardins ouvriers, donc) qui justifie à lui seul la mise en avant du procédé, dégagé là de son passé rochien (la justification suelienne a aussi peu à voir avec la rochienne que le sonnet de Ronsard avec celui de Queneau), puisqu'il y a cette prose de Jean-Hubert B. (alias Pétchanaz), Truismes, Raccords et Valves, puisqu'il y a Schmitt et tout Ivar - moins mis en scène et plus impressionnant qu'Onuma Nemon, soit dit en passant.

Allez, salut fraternel, et respect à Di Manno.




Note : Une "suite" du JO, Kminchmint n°2, revue de la Grande Picardie Mentale, les deux premiers numéros et leurs suppléments pour 23 € , peut être commandée (chèque à l'ordre de Pierre Ivart) chez Ivar Ch'Vavar, 185 rue Gaulthier de Rumilly 80000 Amiens : A4 spiralé, Dieu est un poulet frit, Shakespeare en picard, Suel sur Crépin et photos de fétiches à charge africains... - une digne suite !