Les instants les éclairs de Jacqueline Risset par Anne Malaprade

Les Parutions

10 févr.
2014

Les instants les éclairs de Jacqueline Risset par Anne Malaprade

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          Certains êtres vivent dans et au piège de l’écriture, cette dernière formant un cadre rigide dans lequel ils avancent, travaillent, consomment, s’épuisent, pour finalement disparaître dans un dispositif qui les conditionne. L’écriture apparaît alors comme une grammaire qui ordonne et structure, hiérarchisant et balisant les désirs et leur expression. Une écriture qui existe hors de l’homme, un texte qui oublie le vivant toujours irrégulier, un tissu indéchiré se poursuivant au-delà du sujet. D’autres vivent l’intimité de l’écriture : elle n’apparaît plus comme un repère mais plutôt tel un contenu fluide, un flux de mots que la conscience arrête et intercepte, un choix en rupture de sens et de raison, qui dérange les constructions et les représentations. Cette écriture-ci est faite d’éclats, de sensations, d’expériences hypermnésiques que la langue, comme structure (é)mouvante cette fois, dispose selon un tempo qui épouse les pulsations de la vie : ses éléments les plus intensément déréglés, ses épisodes fades et sages, ses répétitions variées, toutes ces traversées par lesquelles les instants accrochant l’éclair modulent les inventions mobiles d’une syntaxe immobile.

         La prose de Jacqueline Risset est mémoire et anticipation. Elle retient le passé qu’elle incorpore au présent, appelle le futur à partir d’un maintenant qui capte une éternité fantôme. La main qui écrit tient en main la vie. Il existe des proses qui ne durent pas, qui, immédiatement tracées, sombrent dans l’irréversible oubli ; des instants qui n’accèdent pas au moment ni à la survenue de l’événement ; des éclairs aveuglés par l’artifice d’une lumière crue ne recherchant que la transparence. Dans ce livre le point et le graphe sont lumière, et la clarté concentre les temps en miroir : le passé se réfléchit dans un présent d’écriture qui redéploie lui-même sa matière au futur. Rétention des instants, protention des éclairs, volupté du sentir : les souvenirs et les images, rencontrant la présence de la langue, se dilatent à son contact, s’assouplissent, voyagent dans une conscience elle-même transportée par le temps électrique des mots. Il est question de « coups de foudre » à plusieurs reprises, et on peut aussi y entendre-voir la fulgurance d’une clarté qui accompagne toute profération sonore. Les instants cherchent la vitesse de la lumière, tandis que les éclairs manifestent la persistance des instants. « Il s’agit de saisir le surgissement, dans sa propre vie et dans les autres. »

         On est touché, mémoire et corps, par la grâce instantanée des lumières déployées, qui réfléchissent des échappées diurnes et nocturnes, prolongeant le réel d’un surcroît virtuel. Il faut désormais lire et délire le temps, le délier à partir de lui-même. Autant de chutes et d’extraits que le livre recueille dans une perspective autobiographique qui croise les souvenirs et les rêves, les données immédiates de la conscience interpénétrant les données médiates de la langue. Jacqueline Risset s’abandonne aux sensations du passé comme on glisse dans le sommeil sans jamais percevoir l’orée de ce royaume étrange. Elle s’abstrait du monde extérieur et rentre dans une langue nuée-nuage, qui tisse les fils croisés du temps, qui lâche prise, oubliant les ordonnances du réel. Tente de « ne pas cesser d’écrire » parce que l’écriture montre ce que l’on ne peut revoir ni penser. L’instant, cette « arrivée du vide », éclaire le temps comme la phrase relance la langue dans une durée qui ne connaît plus l’avant ni l’après, et qui distingue à partir de l’enfance rêvée les propositions d’une liberté continûment fervente. Le livre porté par les rêves ouvre ainsi une chambre claire. Elle accueille toutes ces interruptions et chutes par lesquelles « le visible se distingue à peine de l’invisible » : autant de nuances auxquelles la prose donne corps et âme.