Performances poétiques de Jérôme Cabot par Bertrand Verdier

Les Parutions

22 juin
2017

Performances poétiques de Jérôme Cabot par Bertrand Verdier

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« M'introduire dans ton histoire, c'est en héros effarouché » 

 

« 210. La négation réelle de la culture est seule à en conserver le sens. Elle ne peut plus être culturelle. De la sorte elle est ce qui reste, de quelque manière, au niveau de la culture, quoique dans une acception toute différente. »

(Guy Debord : La société du spectacle)

  

Il faudrait être d'humeur bien vétilleuse pour recenser les légèretés, approximations, voire insuffisances, qui égaillent nombre des articles de ce volume qui réunit « une bonne partie des communications » (p. 13) du colloque tenu à Albi en mars 2015 « sur les enjeux de la diffusion orale de textes poétiques » (p. 11). S'attarder sur des présupposés non réfléchis (la connotation systématiquement positive du terme « modernité », la notion d' « efficacité » d'un texte, en outre subordonnée à sa brièveté, l'argument de la noblesse de la voix, usw) n'apparaît pas indispensable. La récurrence cependant dans ce livre des termes asémisés de « respect » et de « valeur » exige de mentionner un hélas paragraphe inféodé à la vogue du commisérabilisable littérarifié, qui érige la pauvreté (thermique, financière, sexuelle, sanitaire, alimentaire, morale, amoureuse, ...) comme garante de « la vérité de l'être profond » (sic, p. 140), elle-même garante de l'émotion, incontestable apex poétique s'il en est. Sans estimer nécessaire de rappeler que les zoos humains n'ont plus cours depuis l'exposition coloniale de Vincennes en 1931, la liste anaphorisée : « le clochard », « un monsieur d'un certain âge [avec] un handicap indéterminé », « une jeune femme, atteinte du syndrome d'Asperger », « cette dame d'un certain âge […] qui  a lu, et même par moments épelé » (p. 96), est humiliante, qui se redoublerait d'autant de n'être point intentionnelle.

Il est par ailleurs peu compréhensible que, de nombreuses contributions pointant la nécessité d'entendre certains textes pour se convaincre de leur caractère poétique, le livre ne soit pas accompagné d'un support au moins audio.

 L'ouverture en revanche du volume en tant que tel par deux évidemment imparables contributions, puisque signées de Jean-Pierre Bobillot et de Gaëlle Théval, permet d'en problématiser d'emblée le titre, en en confrontant synchroniquement et diachroniquement, les deux termes : « performances » et « poétiques ». Un constat s'impose rapidement alors d'inadéquation entre une désignation « fig[ée] ou réifi[ée] » (p. 62) et, historicisée, une « requalification de pratiques artistiques  extérieures au texte et au livre comme "poétiques". » (p. 56). L'insistance de Jean-Pierre Bobillot sur la diversité des champs tant artistiques que médiologiques que recouvre le terme de performance, permet à Gaëlle Théval de suggérer « d'envisager la performance non comme un genre, catégorie stable, mais davantage comme un cadre » (p. 62), « étant entendu que ce cadre peut être déplacé, et laisser place à d'autres » (p. 63). Elle propose donc la formulation « poésies en performance » (p. 61), dont l'essentiel pluriel témoigne de l'expansive labilité du qualificatif "poétique".

À l'aune ainsi de la zettapertinence de ces deux articles, une lecture devient plausible, qui fait à la fois droit à la quête (très maladroite, dans le reste du volume) de reconnaissance de la poéticité (de légitimation, donc) de certaines pratiques orales, y compris intermédiales, et à un nombre significatif d'indices, voire de références explicites, transcontributionnel.le.s. De Jean-Pierre Bobillot postulant que « c'est l'occurrence ou, plus exactement, l'ensemble des occurrences […] qui est l'œuvre » (p. 35) à Barbara Métais-Chastanier, évoquant en hommage à Rémi Fraisse un "poème-concert", « à la fois un tombeau […] et une promesse de prolongement des luttes » (p. 201) , en passant par Camille Vorger (« l'adéquation du registre à la situation », p. 172) ou  « l'œuvre, qui advient en situation » énoncé par Gaëlle Théval (p. 61), un faisceau en effet se présume, qui s'appointerait, page 100, vers une citation de Guy Debord appliquée à la « scène ouverte » : « "la construction concrète d'ambiances momentanées de la vie, et leur transformation en une qualité passionnelle supérieure" (Debord, 2006 : 33) ».

L'invitation phantasmatique alors s'offre à étendre cette fonction depuis la scène ouverte, le cadre de poésie en performance, vers une possible histoire de la poésie en tant que succession d'élaborations de situations et de montées des circonstances de telles surrections. Au-delà ainsi des contextes, des prédilections ou potentialités médiologiques, ainsi que de « la singularité des déplacements inflig[és] au champ traditionnel de la « poésie » » (Gaëlle Théval, p. 44), la poésie « sans épithète » pourrait se gager perpétuation immémorialement indurée (p. 202) « d'une refondation de la puissance d'arrachement dans et par la langue ».

 

--- voir Gaëlle Théval ---

 

"entre la première rencontre et le début des caresses, entre le regard et le toucher."