Philosophie infinitive d'Emmanuel Fournier par Anne Malaprade

Les Parutions

16 mai
2014

Philosophie infinitive d'Emmanuel Fournier par Anne Malaprade

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

          Mon Code du français courant rédigé par Henri Bonnard a survécu aux années et aux modes : dégât des eaux, déménagements, une page mystérieusement arrachée ne l’empêchent pas de nous rappeler quelles sont les règles du français compris par toute la communauté linguistique, normes suivies à la fois par « le journaliste de la télévision, le représentant de commerce, le médecin, l’instituteur », dans une langue qui est celle des « règles de jeux, des notices de fonctionnement des machines ». La couverture cartonnée et colorée représente une jeune femme élégante lisant un ouvrage au bord d’une rivière. Le dessin en est presque géométrique, adoptant des lignes franches et neutres qui sont en fait empruntées à un tableau de Monet. Nous sommes tous et toutes cette jeune femme qui dans sa lecture rêveuse s’interroge sur ce que parler veut dire lorsque l’on s’exprime dans un français courant. Ainsi Emmanuel Fournier a-t-il choisi d’arrêter cette course et d’infinitiser un arrêt sur image, zoomant sur signe irradiant : il s’agit d’interroger la phrase à partir de son verbe, de stupéfier la syntaxe depuis son noyau central, lui qui gouverne et conduit tous les mots qui l’entourent, leur assurant fonction et les articulant les uns aux autres. Que devient la proposition lorsqu’on lui enlève la possibilité d’exprimer par le verbe le temps et la personne ? Que peut-elle alors chercher ? Que, qui, quoi, comment et quand découvre-t-elle ? Se découpant autrement sur la page, il semble qu’elle esquisse, à partir de cette contrainte, d’autres expériences qui, hors-temps et hors-personne, n’en disent pas moins l’inscription du singulier dans l’universel, la participation du temporel à l’intemporel, l’appartenance du vivant au vivre dans sa traversée des apparences verbales.

         Première unité significative de la langue, le mot relève du champ lexical et grammatical. Le verbe a ainsi la chance et la possibilité spécifiques d’indiquer le temps et la personne. Aristote le définissait comme la partie du discours « qui indique en plus le temps ». On ajoutera un autre plus : la personne. Sa double fonction est d’actualiser l’action dans le temps, d’identifier la personne dans l’agir : celle telle qu’en elle-même l’acte la révèle. Le verbe n’exprime pas l’immuable et le permanent comme le font les noms et les adjectifs, mais tout ce qui surgit et disparaît dans la continuité, les événements qui s’y déroulent, les rencontres qui s’y répètent : actions, sensations, sentiments, changements d’état, opérations mentales, fulgurances et visions, singularités et communautés, sexes et identités. Autant de procès actualisés à partir d’une ou de plusieurs personnes progressant dans et par l’action. Or c’est justement de cette temporalité tripartite organisée en avant, après et pendant que le philosophe (qui écrit pour penser autrement, et dessine afin d’expérimenter esthétiquement les signes) entend se dégager, de même qu’il décide d’éprouver le sens à partir d’une impersonnalité pour laquelle il n’est même plus besoin de trace. Le verbe, oui, plus que jamais, mais à l’infini, vers l’infini, puisque l’objet verbal touche à l’in(dé)fini. L’infinitif constitue désormais la base continuellement inchangée de l’unité syntaxique appelée proposition. Et du change, des variations, des hypothèses, des propositions, il y en a et il s’en invente tant et tant qu’il faut au moins quatre volumes pour les classer selon les perspectives suivantes, qui figurent une dynamique déployant autant de possibles : être/croire/penser/vivre.

         Avec audace et curiosité, avec insolence et humour aussi, contre l’habitude et la norme, le code et la règle, Emmanuel Fournier se détourne des marques temporelles et personnelles pour tenter une expérience verbale — quelque chose qui tient de la physique tout en ouvrant à la métaphysique — exclusivement modale. Il abandonne les modes qui varient en  personne et en nombre pour employer le seul infinitif, modus vivendi et sciendi considéré par les Anciens comme incomplet et inexplicite. Ce faisant, il rencontre et créée des propositions à la fois dégagées (du temps et des personnes) et densément investies (par l’expérience de la pensée, de la pesée : comme si les mots et les choses, les obstacles et les événements se révélaient subitement/subtilement tout à fait légers !).

         Quatre volumes, donc, pour écrire successivement le fil invisible qui relie les mouvements de la pensée à l’être, au croire, au penser et au vivre. Volume 1, tout entier réfléchi, comme le prouve l’emploi de verbes pronominaux : « Se damner », « Se sauver », « S’alléger ». On voit d’emblée combien le penser gagne à quitter la mesure plombante du temps et de la personne. Volume 2 : cette fois la préposition « pour » qui précède chaque verbe inscrit un sens qui peut s’entendre à la fois comme direction et comme signification. « Pour douter », « Pour croire », « Pour savoir », « Pour devoir », « Pour vouloir », « Pour pouvoir ». Le volume 3 poursuit ce dégagement en éprouvant combien la pensée se réveille et se redécouvre dans la traversée des idées et des concepts : « Pour penser », « Pour s’inquiéter », « Pour chercher », « Pour changer », « Pour libérer ». Un crescendo apparaît nettement, ponctué par les sections qui exposent une libération n’ayant jamais la prétention de posséder la liberté. Cependant l’infinitif transfigure jusqu’au vivre. Le dernier volume s’ouvre alors sur le chapitre « Pour mourir », mais s’achève sur une ultime échappée : « Pour vivre encore ». Cette fois un adverbe, « encore », dit la répétition dans la variation et la différence. Ce n’est plus du temps, ce n’est plus de la personne, mais la vie tout entière qui habite la pensée et le corps, le vivant s’incarnant dans le vif de la langue. Vertus et ouvrages d’un infinitif qui impatiente la philosophie jusqu’à la musique : la « coda » finale marque une forme de suspension, réserve prodigieuse de sens. La contrainte est devenue, au fil de ces quatre volumes, une obligation chérie — elle prend soin de ce qu’elle désordonne dans le bouleversement même, écoute autrui dans la « transposition » des textes et des paroles. Ainsi l’infinitif permet-il également de relire Nietzsche, Celan, Lao Tseu, et Michel Foucault. Continuer leur lecture : par-delà le temps et la personne, ce mode ravive le vif de toute histoire et invente des vies dans la vie.