transcription d'heimrad bäker par Nathalie Quintane

Les Parutions

24 nov.
2017

transcription d'heimrad bäker par Nathalie Quintane

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A priori, quelque chose comme Holocauste, de Reznikoff : un gros livre fait de copies et montages de textes à peine modifiés concernant ce qui arriva aux Juifs d'Europe avant et pendant la guerre — et pourtant : non. Pourtant, c'est autre chose. Pourtant, c'est encore plus : fort. 

A comparer la retranscription et le montage des comptes-rendus des procès de Nuremberg par Reznikoff avec le travail de bäcker*, très différent, à la fois plus brut, plus concret, plus complexe peut-être dans la réflexion sur le montage de textes et ses effets, le caractère essentiellement narratif du livre du poète objectiviste saute aux yeux : malgré tout, il nous raconte une histoire, des histoires. 

Il n'y a pas d'histoires dans le livre de bäcker, mais l'alternance de textes essentiellement administratifs et de très rares éclats testimoniaux, vite interrompus, coupés, et comme bloqués en haut de page (remarquable travail éditorial). Des pages de chiffres et de noms se succèdent dans une rigueur répétitive, mais aussi des extraits semble-t-il disparates de livres parus avant, pendant, et après la guerre, de Hilberg (La destruction des Juifs d'Europe) à L'histoire de la Gestapo de Delarue (paru en 64), de Alexis Carrel au Mein kampf, du procès Eichmann aux discours de Goebbels — une masse documentaire dépouillée par bäcker durant toute une vie, car Transcription est le livre d'une vie, celle d'un jeune Viennois atteint de polio que l'Anschluss a paradoxalement « socialisé » : désormais, bâcker appartient aux Jeunesses Hitlériennes, et ce n'est qu'en mai 45, quand il est recruté par les Américains pour travailler dans l'ancien camp de Mathausen, qu'il comprend ce qui s'est passé. 

Transcription est donc un livre pour aujourd'hui, puisque c'est (aussi) un livre sur la bureaucratie telle qu'elle-même elle se parle et nous parle. 

Il faudrait citer de longs extraits de ce livre — dont la lecture intégrale est de toute façon nécessaire. 

page 252 :

que le secrétaire de baraque appose par erreur la mention décédé à un numéro, une telle faute pourra être ultérieurement corrigée par simple exécution du porteur du numéro

page 103 :

question 1 :

pour quels délits les « interrogatoires renforcés » sont-ils admissibles ?

question 2 :

genre d'intervention corporelle ?

question 3 : 

qui ordonne l'application d'un « interrogatoire renforcé » ?

question 4 : 

qui procède à l'intervention corporelle ? 

(…)

 

et puis, et autrement,

page 312 :

quelle colossale évolution intellectuelle que celle qui mène du simple antisémitisme à l'éradication totale ! et comme il fallait lutter âprement pour chaque point, même le plus insignifiant ! à cause de la paresse intellectuelle de ceux qui ne savent pas mener jusqu'au bout une pensée qu'ils ont commencée,

 

encore autrement 

page 264 :

bien sûr il n'y avait pas de serviettes hygiéniques non plus, même pas de papier journal, et les jeunes filles — pour autant qu'elles aient encore leurs règles — se servaient de grandes feuilles , de feuilles de bardanes, si elles en trouvaient, c'était de la plus haute importance, car la moindre tache de sang sur la robe conduisait à la mort

 

et puis encore cette fin, tout près de Kafka 

page 364 :

jour et nuit, un gardien était assis dans la cellule, et derrière la porte de la cellule, un deuxième surveillait, à travers le judas, son camarade assis à l'intérieur afin de s'assurer qu'il n'y eût aucun contact entre le détenu et le gardien dans la cellule, ce deuxième surveillant était à son tour observé par un troisième gardien assis derrière la porte suivante, la sortie, 

 

* « A quelques rares exceptions près, Bäcker utilise systématiquement des minuscules tout au long des deux parties de nachschrift. Lors de la parution du premier volume de l'ouvrage en 1986, ce procédé n'est pas nouveau : ainsi le bauhaus introduit l'écriture avec des minuscules de façon programmatique en 1925 (…) » (extrait de la note de traduction).