Byzance, le sexe de l'utopie d'Henri Abril par René Noël

Les Parutions

12 mai
2017

Byzance, le sexe de l'utopie d'Henri Abril par René Noël

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Henri Abril, la poésie, le hasard, l'infini, terre des hommes

 

 

L'ironie, l'humour et le hasard, ne sont-ils pas tant des contre-feux ou des boucliers en lutte contre la tyrannie et l'injustice, que les signes concrets, immédiats, de la poésie qui trouve chez les Obérioutes, ces poètes de Russie héritiers des cubo-futuristes, du futurien Vélimir Khlebnikov, des interloctueurs ? Obérioute, Henri Abril s'est reconnu l'un deux longtemps pourtant après que leurs nécrologies eurent été établies. Eux-mêmes n'ont-ils pas croisé et parlé à Horace, Martial, Catulle, Ovide, Juvénal, tandis que leurs pas et leurs souffles ne cessaient de tracer l'infini du pays poésie qui de tous temps voit dans les ismes réels - socialisme, libéralisme solidaires dans leurs rejets de la démocratie toujours en devenir - un refus de se réveiller ? Pays du réalisme réel, du cru en tant qu'impossibilité d'être sourd et aveugle aux dons de l'homme, la poésie est ce continent ferme sur lequel vit Henri Abril depuis son enfance. Si la France, alors l'Espagne et la Russie, la France où il grandit, terre d’accueil de ses parents espagnols fuyant la guerre civile, la Russie où il étudie,

Paris 1939

Une forme humaine
trop humaine
gravit l'escalier,
frottant le mur, sa crasse
d'entre deux guerres,
franchissant des paliers
aux yeux fourbes
mais désarmés dans le noir,
elle avance vers la mansarde
où plus rien ne subsiste :
ni le poète en cloque
et ses poissons-étoiles,
ni le papyrus qui croissait
sans trouver l'air indéchiffrable,
ni le miroir un matin brisé
par l'unique et dernière
vérité

Henri Abril partageant sa vie entre l'Espagne et la Russie, écrit en langue russe, espagnole, française. UN BOOMERANG, sur des chemins de souffle, / ainsi va, / puissant d'ailes, / le vrai ... écrit Paul Celan à propos de cette vérité où chaque âme approfondit rime de soi-même son je où la nuit et le jour, les rêves diurnes et les vies nocturnes, écrit dans un autre poème Henri Abril, forment un visage unique jusqu'à trouver l'aiguille céleste où le nous commence et commerce. Henri Abril et Paul Celan, partageant l'enfance et l'amour de l'Ukraine, d'Ossip Mandelstam 1, de la Russie de Bakounine, Mahkno, Kropotkine, Krondstadt loués par Varlam Chalamov et de l'avénérien Vélimir Khlebnikov, mais c'est aussi François Villon, la sève et la couleur du vif, Alejandra Pizarnik, César Vallejo, Guennadi Gor 2, qui circulent parmi nous à travers ces vers,

La pythie alexandrine

Son cerveau est épuisé d'avoir tellement
pensé à l'au-delà, sa poitrine lourde et meurtrie
d'avoir psalmodié avec les houris presque chastes
du motel. Il ne reconnaît plus la ville
où Cavafis frottait des feuilles d'olivier
entre ses paumes, où il avait lui-même
vingt ans ou vingt siècles plus tôt
écouté sans angoisse la pythonisse gitane
qui égrenait son sort : deux nattes à n'en plus finir,
une coque échouée, un juif phénicien
banni de son Talmud, une négresse aux yeux
de brebis, les larmes sèches d'une madone
à Collioure et Kazan, l'exil prodigieusement neigeux
qui ennoie les vergers, une main séraphique
prompte à calmer sa détresse et ses flambées d'espoir.
Dieu au sommet du phare embourbé dans la rue.

l'exil littéral - citoyen du monde, apatride - et la traduction de plus d'une langue et de plus d'un poète pour chacune d'entre elles m'ont tous lentement appris / une langue plus ancienne que les dieux au fil de l'eau, de la vie, écrit Henri Abril, ne sont-ils pas la vie elle-même de l'homme - Aché chez les guayaki de Pierre Clastres - aux dons multiples banni des états, des cités, des campagnes, émasculé par ceux qui, acéphales, proscrivent l'imagination, le rêve et l'ironie par décrets ? Pour autant, rien du tout, tourbillons de particules (Celan), ne sera oublié, écrit Henri Abril, depuis syllabaire / si l'aube, ne pourra effacer l'ineffaçable en nous.

 

 

1 Traduit par Henri Abril, quatre volumes, édition bilingue, Circé
2 Traduit par Henri Abril, Guennadi Gor, Blocus, poèmes du siège de Leningrad