Mai 68, le chaos peut être un chantier de Leslie Kaplan par Bertrand Verdier

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07 mai
2018

Mai 68, le chaos peut être un chantier de Leslie Kaplan par Bertrand Verdier

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Circulez !

 

 

« Souvent, on va au Monoprix. » (L'excès-l'usine ; P.O.L, rééd. 1994, p. 89)

 

 

Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant : "mai 68 ! mai 68 ! mai 68 !" … mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien. Et comme tous les 10 ans depuis mai 68, on va, cette année encore, tout savoir sur mai 68. Et comme tous les 50 ans depuis mai 68, on va, cette année déjà, en apprendre encore plus sur mai 68. Il suffit simplement d'attendre que journalistes et syndicats résolvent l'épineux problème mathématique du plus petit multiple commun entre 89, 48, 71, 36 et 68 pour enfin voir révélée la recette immanquable de la Révolution.

À l'opposé de tout mercantilisme événementialiste, Leslie Kaplan instaure une perspective diachronique : « Mai 68 nous a donné des outils pour penser aujourd'hui » (p. 64). L'autre versant de sa légitimité à écrire maintenant à propos de mai 68 réside en son premier livre L'excès-l'usine,paru en 1982, dans lequel elle écrit son expérience d'établie en 1968 en usine.La radicalité de cette expérience « a mis tout en perspective, et d’abord [...] le langage, la chose la plus commune, ce que les hommes et les femmes ont, en premier lieu, en commun. Je veux dire que TOUT pouvait, devait, se penser autrement, les mots pour dire les choses les plus ordinaires semblaient à côté. »http://lesliekaplan.net/folie-langage-et-societe/article/usine. Ainsi l'établissement, l'usine, mai 68, l'expérience et ses analyse et pensée, provoquent, informent et irriguent l'écriture de Leslie Kaplan, et dans son hexaptyque sous-titré Depuis maintenant, "maintenant" désigne en effet mai 1968.

Interroger maintenant ce maintenant fondateur introduit logiquement, dans le titre même, le terme de "chantier". Car le chantier, né de la nécessité de et de la réaction à mai 68, demeure d'actualité ; mai 68 a rompu le silence et évacué les clichés qui plombaient la société d'alors :

« l'entre-soi, la connivence
le déni, le mensonge
et le discours, le discours, le discours...
C'est le déroulement de mots vides qui vient appuyer le discours de la bourgeoisie » (p. 13)
« Alors en mai 1968, à l'opposé du silence mortifère, fait irruption la parole, une PRISE de parole. » (p. 16)
un parallèle manifeste se dresse avec le maintenant de maintenant, où
"les paroles vivantes [de mai 68] ont été "récupérées", c'est-à-dire : sont devenues des clichés
c'est l'état de maintenant
et c'est là-dessus que nous travaillons" (p. 48)
Face aux mots de gouvernance tels que "transparence" et "dialogue social", mots vides,
« mots devenus des produits de consommation » (p. 56)
et fallacieux :
« en mai 1968 on a fait l'expérience du dialogue
du dialogue dans toutes les directions
et il faut insister que ce n'est pas le cas maintenant malgré les apparences » (p. 21),

le chantier toujours-déjà en cours consistera en une dérécupération, une revivification de la parole, (tâches suscitant ipso facto le souvenir de la citation de Maurice Blanchot : « la Révolution n'a jamais lieu une fois pour toutes »). Contre la difficulté de penser qu'orchestrent incessamment les capitalistes, radicalisés - leurs idiots utiles appellent cela "le néolibéralisme" -
« on a un mélange, une gadoue, un consensus mou
un empêchement de penser qui a commencé dès les années 80
et qui est caractéristique du silence d'aujourd'hui. » (p. 57) -,
travailler signifie œuvrer à congédier
« le discours violent de l'establishment » (p. 56)
et sa conjuration du silence, leur délivrer une OQT(f-->p) définitive :
« La question de la parole, de comment parler, est un appui pour penser et agir […], pour chercher une nouvelle façon de faire de la politique, de vivre en commun. » (p. 67).
Le dialogue se conçoit bien ici comme un outil, émancipateur, vers ce vivre en commun, c'est-à-dire avec les irréductiblement autres. Il disqualifie les clichés, déplace les cadres habituels, abolit les hiérarchies, …, et surtout montre l'ouverture vers/à l'autre :
« le désir de lui parler, à lui, là, précisément, en ce moment précis, comment on fait entendre ça […]
parler, c'est désirer apprendre quelque chose d'un autre qui parle » (p. 35-36)

 Si tout livre forme à l'évidence l'une des modalités de dialogue avec les lecteur-trices, le sous-titre de celui-ci - "conférence interrompue" - rappelle l'injonction du bannissement de tout discours, magistral, expert, auctorial même ; et mise en page et typographie entrelacent ici aussi bien des dialogues entre personnages issus d'anciens textes, des citations d'écrits antérieurs de Leslie Kaplan, des extraits d'autres auteurs, que des commentaires et interruptions de l'auteur par elle-même. Cette méta-pratique spéculaire participe d'une visée éminemment politique, et explicitement liée au déploiement de possibles révolutionnaires :

« le "travail de la culture" comme travail de la pensée est toujours politique, a un rapport avec le politique
est toujours une façon de re-démocratiser la société
car la politique n’est pas un suivisme de la réalité
mais bien une interprétation et une décision
c’est à dire : une création, où il s’agit de donner une interprétation au réel pour qu’il devienne pensable, et puisse être investi, désinvesti ou rejeté. »

(« Écriture et démocratie »sur le site : Leslie Kaplan - Les outilscontre une civilisation du cliché ; mis en ligne le vendredi 8 juin 2012, consulté le 5 mai 2018, à 14h06)

La pensée, le dialogue, l'écriture et la lecture – qui, tel.les qu'envisagé.es par Leslie Kaplan, relèvent du travail de la culture - constituent de fait l'une des conditions sine qua non de la révolution (terme poncivement associé au non-moins "mai 68", mais qui se justifie en outre ici d'estimer dé-démocratisée une société soi-disant démocratique), condition impérative dans la mesure où :
« une révolution suppose un changement du cadre de pensée établi » (p. 47).

Certes Denis Roche posa entre autres en 1969 le même diagnostic : « une révolution voit le jour, non pas tellement quand elle remplace une pensée par une autre, mais quand elle met à la place d'une manière de penser une autre manière de penser. Les paroles grimpent à l'assaut de la vieille rhétorique » (la liberté ou la mort - 1789, Tchou, 1969, p. 15-16). Cependant, la pertinence en perdure, en est corroborée, voire renforcée, à en juger par une répression qui se fonde désormais sur des présomptions d'intention : « sortir de chez soi en n'ayant d'autre objectif que de sortir et de se montrer dehors avec d'autres à discuter sans rien faire, étant donné qu'il s'agit de l'acte qui, par excellence, ne peut être à la longue toléré, et ainsi de réfléchir ensemble, et précisément aux raisons pour lesquelles (y compris l'état d'urgence mais pas seulement) l'acte de se regrouper à plusieurs pour parler est suspect. » (Nathalie Quintane : Un œil en moins ; P.O.L, 2018, p. 233).

Conséquemment, Mai 68, le chaos peut être un chantier incite à illimiter l'entretien infini qu'est toute lecture et, au-delà, à continuer à désinterrompre dialogues, pensée et parole. De chacun.e avec tou.te.s (p. 65) :

 « toujours refuser une position de surplomb, d'arrogance critique

[…]

//

oui pas de résumé
pas de conclusion
le résumé nous tue
la conclusion nous assassine
 »