Pastoral de Jean-Claude Pinson par Pierre Vinclair

Les Parutions

20 mars
2020

Pastoral de Jean-Claude Pinson par Pierre Vinclair

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Pastoral de Jean-Claude Pinson

Pastoral est un livre important. C’est un livre important pour moi et un livre important en général. La raison pour laquelle il est important pour moi n’intéressant pas cette recension en propre, je ne développerai pas. Je le précise simplement pour couper court d’emblée aux suspicions de critique complaisante. Non pas en les rejetant, mais en les excitant, au contraire : c’est vrai, Jean-Claude Pinson est un ami. Mais ce n’est pas parce que c’est un ami que je vais parler de Pastoral : c’est au contraire parce que Pastoral est un livre qui a pour moi été de première importance que Jean-Claude Pinson, avec qui je suis entré en contact au moment où il a commencé à l’écrire, est devenu un ami. Maintenant, venons au fait.

Pastoral est un livre de philosophie : il n’a ni pour enjeu de décrire la poésie actuelle (rôle de la critique littéraire), ni de dire ce qui est arrivé à la poésie (rôle de l’histoire littéraire), ni de proposer un programme pour la poésie à venir (rôle d’un manifeste). Il cherche plutôt à exposer le fondement de ce qui est — c’est-à-dire la raison pour laquelle ce qui est, est comme il est ; voire, la raison pour laquelle ce qui est ne devrait pas être comme il est. Sa thèse est énoncée dès la p. 10 : « la poésie n’entretient pas avec la Nature une relation banale, mais au  contraire de très archaïque connivence. » Cette thèse est elle-même beaucoup moins banale que ce qu’on comprend habituellement des rapports entre poésie et écologie. Elle ne signifie ni (comme le croit le sens commun) que la poésie chante les petits oiseaux et les rivières, ni (comme le pensent certains théoriciens de l’éco-poétique) qu’elle doit s’engager dans l’écologie politique. Chez Pinson, la Nature signifie « Physis » (au sens d’Aristote), « Nature naturante » (Spinoza) ou « Gaïa » (Lovelock / Latour), c’est-à-dire : le tout comme système actif, dans sa créativité. Le lien essentiel de la poésie à ce tout se formule de la manière suivante : « Redevable à la Nature, comme tout homme, de son existence […], le poète lui doit en outre sa parole […]. » (p. 27) Plus précisément, « la conscience poétique est une conscience malheureuse qui aspire à une réconciliation avec la Nature, quand le langage, en sa négativité, signifie pour l’homme la séparation d’avec cette même Nature. Cette réconciliation est donc loin d’aller de soi : l’idylle pastorale est une affaire « problématique » […]. » (p. 27-28, c’est Pinson qui souligne). Autrement dit, si la poésie est nécessairement pastorale, c’est moins parce que le poète serait dans la nature (avec un petit -n : poésie des petits oiseaux) que parce que l’usage de la langue mettant à distance l’être dans son immédiateté agissante (la Nature avec un grand -N), elle le pousse à chercher, dans et par la langue, cet « archi-mouvement de la Vie » (p. 30, selon une catégorie empruntée à Renaud Barbaras).

Pastoral comporte 6 parties : « Écologie première », « Obsolescence et insistance », « une question de prosodie », « de l’Idée ‘poéthique’ », « Du Beau (état des lieux) » et « Écologie dernière », plus un épilogue : « Jusqu’au bout ». Chacune de ces parties se décompose en fragments qui suivent chacun leur ligne thématique, tout en s’emboîtant de manière plus ou moins explicite les uns avec les autres — comme un puzzle dont les pièces seraient offertes dans des petits tas, classés par couleurs : reste au lecteur de faire l’assemblage, mais la proximité locale entre les différentes pièces lui est déjà assurée. Une fois la thèse générale mise en place, l’essai explore ainsi, grâce à la souplesse offerte par ce système, plusieurs pistes théoriques (la dimension sauvage du rapport à la ville des poètes urbains, les liens entre pacte pastoral et idylle pastorale, le carnaval, la persistance de la perspective bucolique dans les poésies d’avant-gardes, la possibilité d’un nouveau « naïf », la crise du vers, le rapport du texte au sacré, la pertinence problématique du « beau » comme catégorie critique, l’effet de la fin de la paysannerie sur la littérature, etc.) à travers le travail de différents poètes (remettant ainsi en perspective le travail de Christian Prigent, Stéphane Bouquet ou Aurélie Foglia, pour les plus récents, dans l’horizon d’une histoire commencée avec l’origine de la poésie et continuée avec Virgile, Hölderlin, Schiller, Leopardi, Pouchkine, Nerval, Baudelaire ou Mallarmé), tout en se confrontant à la pensée de plusieurs théoriciens de premier plan (Rousseau, Kant, Hegel, Nietzsche, Adorno, Bataille, Merleau-Ponty, Barthes, Agamben).

Mais la place m’est comptée et dans cet ensemble foisonnant, je voudrais pour conclure mettre en évidence deux tensions qui me semblent structurantes dans l’essai de Pinson : entre la nature (des petits oiseaux et des rivières) et la Nature (le tout comme système actif) d’une part ; entre la poésie (telle qu’elle existe dans les livres réels qui se publient aujourd’hui, et tombe souvent des mains de son lecteur) et la Poéthique (comme idée d’une vie qui fût à la hauteur du monde à habiter) d’autre part. Ces deux tensions peuvent s’interpréter de deux manières : comme le symptôme de la perspective essentiellement métaphysique de Pinson (dont le livre mettrait à jour les grandes essences derrières les petites réalités, au risque de nous donner peu de prises pour savoir comment faire, concrètement — à la fois pour écrire et pour prendre soin de la Terre) ou bien de manière politique. C’est cette seconde interprétation qui me semble la bonne. Car si Pinson met en évidence ce double écart (entre la nature et la Nature, entre la poésie et la Poéthique) c’est finalement pour en appeler à un travail (poétique et « poétaire ») qui serait salutaire s’il parvenait à les combler : car la nouvelle donne écologique (celle de la catastrophe liée à l’avènement du Capitalocène) est celle d’un saccage de la nature (petit -n), c’est-à-dire des êtres vivants, tellement systématique, qu’il en vient à menacer la Nature tout entière (comme système dont les réactions sont imprévisibles). Dans ce contexte, chacun doit se mettre, dans sa vie, à hauteur éthique des enjeux posés. Et en ce qui concerne ceux qui se croient autorisés à faire un usage public de leur écriture, dans des livres, cela signifie : tâcher d’élever leur travail au niveau de la plus grande question jamais adressée aux hommes.

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