Aimer & faire l’amour de Patrick Dubost par Carole Darricarrère

Les Parutions

02 mars
2020

Aimer & faire l’amour de Patrick Dubost par Carole Darricarrère

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Aimer & faire l’amour de Patrick Dubost

C’est une suite temporelle, de brefs, de mutations et de retours à la ligne, dont le titre sans en avoir l’air enjambe les contraires pour mieux les interroger (ou feindre de les ignorer) créant la tension, un petit théâtre intime de la sous-jacence dès lors qu’il se joue sur une scène intérieure, carré blanc sur la candeur, corps de pudeur offert à la nudité, entrée-plat-dessert servis rapido presto à la plancha ‘sur le billot’ avec cette élégance al dente qui caractérise les éditions La Boucherie littéraire. 

«  classiquement jusqu’à sept ans/ j’ai cru qu’on faisait des bébés/ en s’embrassant avec la langue » ; « j’ai longtemps imaginé/ que toute fille n’aimait jamais/ qu’un seul homme » ; « j’aime quand tu t’empares de mon sexe/ et que tu le secoues très vite/ l’arrosant de salive/ jusqu’à l’issue/ jusqu’à tout prendre dans la bouche ».

L’enfance et l’adolescence font office ici sinon de prolégomènes disons de préliminaires, à (pour le dire vite), préface à l’âge adulte, une vie d’Adam recto verso à poil entre points d’interrogation feuille de chou et feuille de vigne, regard jeté par-dessus l’épaule récitant pour soi les humeurs les erreurs et les errances, tant ‘aimer’, de développement en développement et de glissement de terrain en glissement de terrain, va et n’y va pas par quatre chemins et s’incarne aveuglément en aimantations sacrées dans ‘faire l’amour’ comme plat de consistance et aboutissement.

De la floraison (aimer) à la défloration (faire l’amour) à la déflation (se souvenir), d’un trait le réel dans tous ses états en trois temps de bascule et d’apprentissage, ouvre, érige, referme, ainsi Patrick Dubost nous fournit-il l’occasion de nous demander ce qui dans la vie nous rend tour à tour si heureux et si tristes et occupe longuement le midi de la pensée bien après minuit, heureux au point de s’écrire et d’exercer sur nous ce pouvoir de fascination propre au plaisir des sens avec un piqué décomplexé aussi naturel que confortant : « mon index pendant/ de longues minutes tourne/ sur ton clitoris à l’affût/ de cet instant où ta respiration/ se ralentit, le temps alors/ avance très doucement/ et soudain tu cries tu cries ».

Nonobstant la pure jouissance et son corollaire l’exaltation, comme un déjeuner de soleil en maturité, il lapide, ce passeport pour l’âge adulte, quelque chose en soi qui mis bord à bord n’aurait pas fini de s’allumer et de s’éteindre, feu et cendres l’organe le sentiment le débord le rebord solitaire, projet deux-en-un d’un compte à rebours (d’un conte érotique) à mi-chemin d’une valse hésitation et d’un tango dans lequel l’anus ne serait plus seulement la marque d’une fonction mais un saut dans le vide, objet de transfert et de plaisir au service de l’amour qui permet de se découvrir soi-même autre et même en l’autre : l’autre comme voyage et destination en soi, comme amarre, amer, chemin d’initiation et de détachement.

Tout est simple, tout est complexe, et cru s’énonce comme le langage universel de la chair sait l’être qui s’entend à mener la danse, il y a comme deux petits livres concomitants dans ce texte court érectile de Patrick Dubost (deux voix qui se contredisent), le second en italiques comme voix off* en sourdine est lancinant, il régule le premier qui est surjascent, et le régurgite yeux dans le vide à distance de soi comme s’idéalise une partition vivante en cascades d’attentes, d’expériences et d’exposition au refus sur le sentier qui mène à l’autre, traverse le mur (éventuellement s’y fracasse) et ramène en boucle à soi, et puis rien ; s’y confrontent le temps pierreux décorporé et l’instant saillant, charnel et sulfureux, le recours à l’imparfait et le présent de l’indicatif qui est le temps pulsatile du corps physique que le désir tant affectionne, les langueurs à retardement du baiser et les accélérations à double détente du rut.

Tout est nouveau d’abord, et découverte, dans cette histoire vieille comme le monde, le corps d’apprentissage, le corps objectif, projectif, le corps animal, le corps de rêves et le corps de sentiments, le corps de rythmes, la meule de l’un dans l’autre et (&) la séparation du vivant, tout est ancien et éternel, fiché à jamais dans le détail (‘une chemise de bûcheron à gros carreaux’, un genou, une balançoire), gravé dans le corps de la rencontre, pixellisé en gros-plans de moments de grâce génitale, mouliné dans le flashback, de l’exaltation à l’exultation, de l’extase à un sentiment vague d’erreur pressant de nostalgie, souffle le chaud et le froid sur filets mignons et menus morceaux, tel est le nœud gordien de l’incarnation d’aimer, d’héler et d’ailer l’amour : faire l’amour serait-il l’aileron du sentiment, foi, faim, mirage, et l’anus pour finir un cul-de-sac ?

Un jour, de ce journal des jours de braise, ne subsiste plus du temps sculptural de la pulsion sexuelle que le temps décomposé et résiliant du poème (qui reflète une autre nature de la réalité, une sorte de nature seconde), son recommencement, représentation & fin mises ensemble à infuser dans le retournement comme infini de la jouissance et marque de l’ange sur la matière du sentiment, sans jamais vraiment trancher la question qui consiste à se demander si ‘aimer & faire l’amour’ sont (ou pas) les deux facettes sacrificielles dos à dos d’une même partition.

De cette juxtaposition clinique de deux propositions à même le titre, de l’attraction fortuite en théorie de deux ensembles, une sorte d’évidence (ou de fatalité) passe de l’une à l‘autre, converge et diverge, façon de convoquer le mystère, le doute et le désir, le commencement et la fin.

Autant en emporte le sperme des mots en minces retenues poivre et sel, murets fragiles érigés à mains nues entre le vent les plaisirs et les maux avec ce ton circonstancié mi figue mi raisin qui hésite en demies teintes et s’évertue à reconstituer d’une vie le puzzle afin de mieux comprendre, comme une photographie en noir et blanc fige la couleur dans un hors temps évanescent, tandis qu’un coin de l’image se repasse en boucle telle ou telle scène en mode rouge déclic.

« bientôt ne reste que/ les couleurs vives des tissus/ et la poussière à fixer la lumière/ d’une mémoire photographique », telle est la porte étroite qui nous fait basculer de l’âge adulte à la maturité (et à la poésie).

C’est un petit format non paginé (un écrin) qui se siffle à la paille et laisse un bel arrière-goût d’impasse. 

C’est une partie de puzzle qui se joue à deux aux dés mais ne se mange pas en salade, dont le sens aléatoire échappe tout (dé)compte fait à la logique, pour mieux retomber (s’absenter), vanité des vanités (en particules évanescentes), en poésie comme théâtre d’ombres.

À laisser refroidir comme il se doit, en réécoutant « Avec le temps, avec le temps va-a-a, tout s’en va-a, tout va bien », et glisser discrètement dans la poche de son ex ou de sa dulcinée, parce qu’un amour un seul, bien sûr est éternel.

* voix off, rappelons ici que ce texte de commande a été écrit en 2005 pour le théâtre

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