Crans de Christian Hubin par François Huglo

Les Parutions

22 juin
2014

Crans de Christian Hubin par François Huglo

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            Qui lit Christian Hubin peut éprouver la même sensation, tactile mais presque auditive, qu’en arrachant des herbes : sentir comme intimement l’extraction des plus fines radicelles, devenues nerfs d’une de nos dents. Elle a bougé, elle ne tient plus, elle est prête à tomber. Douloureuse ? La douleur révélerait la « vraie nature » du son, cette « inflexion où quelque chose, tout à coup, a bougé ».

            Les poèmes selon Hubin sont des « percepts ». Ce qu’ils forent « nourrit un presque sens » pour s’en désolidariser aussitôt, de même qu’ils se décollent du « gluten d’images ». Ces poèmes sont des anticoagulants. Leur geste est un bref, furtif arrachement, une effraction. Pas plus qu’à la musique, il ne faut leur demander ce qu’ils disent (leur sens) ou ce qu’ils montrent (leurs images) mais plutôt ce qu’ils font et ce qu’ils sentent : ce que ça leur fait, où ça leur fait du mal ou du bien. Ils témoignent de l’ « appartenance du corps à l’être » (Merleau-Ponty). Relèvent-ils de l’ontologie ? S’ils refusent de « se détourner d’elle », ils répugnent à toute macération dans les « mares d’épuration de l’Être et de l’Étant », souhaiteraient plutôt « un sain retour au préverbal de Khlebnikov » ! Ils interrogent : « Quelle langue nous parlait, avant qu’elle soit ? ».

            Ne nous méprenons pas : le rapport de cette poésie à l’ontologie ne saurait être assimilé à l’ « angélisme postheideggerien » dont Christian Hubin se moquait dans Parlant seul, à cet « or de tisane franciscaine : aurore où toute une poésie joue la moniale contemplative ». Elle ne baigne pas, refuse de confire, de s’agglutiner, d’être « en phase », de « prendre », même de parler. Ou ne « parle juste qu’au rien, la gorge serrée ». Elle est spasme. Pas plus que Valéry, elle n’adhère. Elle s’arrache, se désolidarise. La tautologie n’est pas sa figure. Elle fuit le Moi, préfère écouter « tout ce qui l’interrompt » : compléments sans sujet ni verbe, transfuges d’une syntaxe démembrée, ou membres d’aventureuses familles recomposées. Elle fuit le même, que résorbe (ou déroule) devant lui « le langage-tapis ». Elle se livre « à ce qui n’est pas à même ». L’autre « n’a pas besoin d’assentiment ». Ni de preuves. Et c’est cette « absence de preuves » qu’elle meut.

            Les choses n’ont pas besoin de copies, ni le réel d’écriture. Les « crans » d’Hubin nous en décollent. Ils sapent ce qu’Anne-Marie Albiach appelait un « réel de pacotille ». Il ne (nous) prendra pas.