funky college de Patrice Luchet par Bertrand Verdier

Les Parutions

01 mai
2017

funky college de Patrice Luchet par Bertrand Verdier

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"abrupt dans les volutes"

 

« comment définir un mot "style" préexistant à un mot "art" ? Convoquons les barbares ! »

(Denis Roche, "Surlendemains du style", Dépôts de savoir & de technique, p. 190)

« une révolution voit le jour, non pas tellement quand elle remplace une pensée par une autre, mais quand elle met à la place d'une manière de penser une autre manière de penser.

(Denis Roche, "La Révolution, c'est le style", Dans la maison du Sphinx, p. 27)

« ceux qui lisent n'attendent encore de la révolte ou d'une rupture politique qu'un spectacle, et non une libération. […] Le rôle des littératures n'est pas […] de rallier les derniers Mohicans repliés sous la lampe halogène tandis que passent les barbares »

(Nathalie Quintane, Tomates, p. 134)

« Inventer le "pas de style" […] Dans la poésie il y a plein de styles […] Il y a même des gens qui ont fait "la poésie est inadmissible", il y en a qui ont inventé la Patmo, […] Ce courant extrêmement expérimental qui serait un "pas de style" du tout, quelque chose comme ça, qui ne veut pas du tout »

(Patrice Luchet, lors de la lecture à la soirée BoXon : Giboulées - Poésies et performances - 4 avril 2015)

Des trente-deux poèmes qui composent funky collège, deux éléments se distinguent : - d'une part, le poème « il n'y a jamais eu » (p. 160-164), qui organise un brouillage spatial : le texte s'y déploie en strates et/ou nappes d'épaisseurs et largeurs variables, dont le lecteur doit précisément déterminer la variation personnelle qu'il ne peut qu'imposer. Ainsi factoriellisé, le texte contraint et prouve l'unicité de chaque lecture ; - d'autre part, la série -unique- de quatre poèmes intitulés « virus » (p. 36-37, 73-76, 98-100 et 140-143). L'absence de précision quant à ce virus - sinon significativement qu'il se transmet par la bouche :

(« il lui a transmis directement/en l'embrassant/pas en parlant », p. 76) -

amène à penser que c'est sa viralité qui intéresse l'auteur, de qui la 4e de couverture indique qu'« il travaille en particulier sur la notion de poésie relationnelle ». Enseignant de lettres classiques, Patrice Luchet sait pertinemment que le "pas de style" constitue un style, historicisable même. funky collège se peut par exemple caractériser par le fréquent recours aux disjonctions sémantiques et référentielles, telles qu'exposées par Violette Morin dans « L'histoire drôle » (Communications, 8 – L'analyse structurale du récit, 1966), et par l'usage plus que fréquent de la répétition réfléchie de vers, entre autres justifiant, en son acception musicale, l'adjectif funky du titre. La revendication antiphrastique "pas de style" est donc à comprendre comme une invitation à la circonspection : celui qui énonce des arguments d'autorité tels que "c'est naturel", "ça va de soi", "c'est le bon sens", pour justifier des simplismes controuvés, souhaite indiscutablement qu'on ne les discute pas.

 

Ce "style" tâche ici d'arracher d'un coup de dents la langue gonflée de la bête qui saille hors de sa gueule à odeur de pourri. funky collège contient en effet les principaux ingrédients des processus viraux et y lire une stratégie s'impose : aux viralités immondes tissées de continuels picotis ressoldés récemment coup de massue, la poésie relationnelle oppose une viralité dont l'objectif réside vers la possibilité d'une autre manière de penser. Cela passe, là aussi, par la dissémination orchestrée universelle de la formication : ce livre discute à sa manière de ce qui ne se discute pas, pointant certains usages, débilitants, aliénants de la langue. Par exemple, les vers :

« Kylie et Sofiane […] se mettent à l'abri / sous l'abri des caddies » (p. 45)

évoquent une société où des appellations quotidiennes, indiscutées, entérinent - par des ressassements de langue, donc dans la pensée - la primauté de la marchandise sur l'humain. La dénonciation des stéréotypes et des généralisations devient plus explicite par l'exposition d'un psittacisme témoin de l'incapacité à penser :

« des adultes qu'il ne connaît pas / cette phrase qui dit / on est chez nous / on lui crie / on est chez nous / on lui souffle au visage / on est chez nous » (p. 21), « ces fonctionnaires / tous des feignants / feignants et fonctionnaires / tout le monde le dit / c'est donc que c'est vrai / si la télé le dit / c'est que c'est vrai » (p. 102).

Cet empêchement procède de techniques :

« des mots qui éclatent / et déchirent / n'ont pour seul but / que de faire partir au quart de tour / le faire réagir » (p. 130),

qu'emploient des adultes, ou l'État qui, pour accorder des droits, exige des justificatifs qu'il refuse de délivrer (p. 170), ou la loi, à la lettre univoque et tautologique :

« ils vont encore trouver / un article de loi / la loi c'est la loi / pour s'en sortir / dire que le parking est un espace privé ou public / que la responsabilité est donc partagée / et il va être bon pour payer / de sa poche » (p. 48-49).

Un tout autre genre de fourmillement s'excite néanmoins quand en opposition se lit une apologie de l'appropriation individuelle de la langue. La libération collective que provoque la lecture publique :

« quand Clem lit / c'est la grâce / c'est la grâce qui lit / c'est la littérature / qui sort du livre / […] chacun comprend / chacun entend / il y a du sens / quand Clem lit » (p. 118),

ou la virtuosité d'une pratique singulière, celle de la sœur de Nora (la seule dont le prénom ne soit pas donné), taxée de "bêbête", "limitée", "déficiente", "attardée" (p. 98, et dont une lecture barbare pourrait aussi bien croire pouvoir cingler ce livre) :

« cette sœur qui parle / une langue d'idées / mais sans lien / une langue fleurie / une langue mêlant les niveaux de langue / où les pâtes côtoient les nonobstant / les malgré tout détournent les wesh wesh » (p. 100).

esquissent alors un vœu implicite : que ces collégien.ne.s, ces "apprenant.e.s", contractent et (se) transmettent l'invaccinable virus qui vrille Vlad :

«et quelle est la langue de l'amour / et l'amour de la langue / il a l'amour de la langue / Vlad / à force de parler » (Virus 2, p. 76).

La langue que s'approprieront, chacun.e à leur manière, par et pour tou.te.s,

« Adam, Vianney, Paul, Nora, Rayan, Daria, Sofiane, Ambre, Enzo » (p. 17),

ainsi que les autres prénoms du livre, ses lecteurs et les spectatrices des oralisations de Patrice Luchet et d'autres membres de BoXon, ces mots susciteront, essaimeront, propageront alors à leur tour des démangeaisons salutaires, de celles qui engendrent les (p. 35) :

« aventuriers / explorateurs / créateurs d'espaces / architectes du vivant / appréhendeurs du lien / détourneurs de la fonctionnalité / artistes du déplacement ».