Pour personne de Cédric Demangeot par Carole Darricarrère

Les Parutions

25 oct.
2019

Pour personne de Cédric Demangeot par Carole Darricarrère

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Back to poetry (lined in between) par le biais cousu d’intranquillité d’une béance procédant d’une Nuit de Gênes, dans un sillage convoquant à sa suite Valéry, Beckett, Kafka, étant entendu que « tout poème n'ayant pas la précision exacte de la prose ne vaut rien » (Valéry), pour mémoire la genèse : c’est en proie à une douloureuse remise en question et sous couvert de main de nègre que Cédric Demangeot, entamant ici « le grand travail de sape de réduction à soi de la réalité », commet en revue en 2001 un inédit intemporel dans « la langue qui remue jusque dans la bouche du mort » empruntant à toutes les postures de la langue leurs ficelles sans en nier aucune ; soit l’‘ouroborécit’ «  toujours sur le point de renoncer » immortalisant un « raté » rare et singulier ; et que filant l’absurde de main de maître la prose à la dérive d’un monologue intérieur trouve subtilement à faire retour en poésie et s’accomplir dans un journal imaginaire de profonde tessiture qui n’est pas sans rappeler « Le discours vide » de l’écrivain uruguayen Mario Levrero (1940-2004), son étrangeté, sa lucidité, sa drôlerie.

 

Ce journal sensitif d’un néant évènementiel chavire en chambre à l’italique « des limbes personnels à l’espace mental sans murs » d’un ermite à l’arrêt qui n’en est pas moins « capable d’amour et de poésie » ; s’étant d’abord « tué à force de vouloir se situer », offert enfin aux rets concertants du vide, « il prend l’air et l’eau de toutes parts », épinglé aux plates miniatures d’un temps long émaillé de sortilèges allant de la saignée d’une lèvre fendue à la sanguine de deux langues s’abouchant au merveilleux, du carnaval de la rencontre aux raccourcis liquides rouges et noirs de la poésie ramenant l’autre en ses propres coursives, jusqu’au déni, jusqu’au vertige, jusqu’à l’éveil ; « difficile de faire plus réel » dès lors qu’un chien, un chapeau, un figuier ; une rage de dents, un moustique, la fresque-dans-le-mur d’un suicide à retardement ; prennent successivement « la rue cuisante pour marge de néant ». À la différence près que chez Cédric Demangeot ce viatique – le réel – n’a pas vocation de portique mais de poéthique, n’est pas une porte d’entrée mais de sortie, est un monde en soi.

 

Un réel qualitatif s’augmentant au contact du vide ; une réalité communicante d’interfaces entretenant des affinités providentielles avec le non agir ; dont l’accès serait pour ainsi dire facilité aux ignorants, aux bêtes et aux plantes plutôt qu’à la personne, à tout initié qui s’ignore et que le commun des mortels aurait tôt fait de reléguer au rang des quantités négligeables, réfutant l’existence propre à ce « monde extasié dans l’espace minimal des viscères que nous sommes » ; « Mais quel déliced’être le prisonnier de telles parenthèses ! Il me semble assister, chaque soir, aux frémissements de ma naissance au monde hors du monde. », dit jean personne réfléchissant les mots de Valéry au lendemain de sa Nuit de Gênes - « je me sens Autre ce matin », « (…) ayant consacré ces heures à la vie de l'esprit, je me sens le droit d'être bête le reste de la journée » -.

 

D’obliques à reculons en chemins de stations tenant à bonne distance les représentations attendues du moi, « sa finitude inachevée s’étoil(ant) en sa prison », c’est à force de se prendre les yeux dans le motif qu’un « morceau nu naissant de viande pure » se connaissant poétiquement « infini confisqué », inapte au monde bien qu’éminemment perméable à la vie elle-même, chair détachée tombée pantin du boulon de la vitesse « dans la situation dite du mur », peine à prendre forme en tant que ‘jean personne’, « personnage non né », panne subjective, « pure puissance qui ne dit pas à quoi - pour ne pas s’y perdre », se soustrayant d’instinct aux finalités comme autant d’amputations prévisibles de son inconditionnelle nature, et que résiste de prime abord à la lecture ce qui se refuse à l’écriture, ce que l’écriture aura refusé à la poésie tombant de fait dans le domaine calligraphe des dessins tremblés sans repères d’Ena Lindenbaur, bande passante d’un déni de figuration, métamorphoses du blanc détournant le réel au profit de l’espace, acculant la forme à d’infinis retranchements, poussant littéralement dans le vide le trait à hauteur de gestation pré- ou post- natale.

 

Livre de lacunes à tâtons et quatre temps fort de ses errances - « Retour à la lacune pour un redépart. À une lacune manifeste du récit » -, portrait rentré du cogito javellisé d’un « incognito narratif (...) où tout peut avoir lieu, même l’improbable et l’impossible », le récit de jean personne - « il pourrait, il a pu, il a » -, avatar de l’auteur à ablation de capitales « mitoyen d’un vide intérieur et d’un vide extérieur », ersatz désuet pour autant non dénué de qualités, offre le prétexte éminemment poétique d’une vie insignifiante incarnée sur elle-même en son inaliénable souveraineté, tombée hors-champ en inclusion de végétalité participant de la vie des murs refusant à l’action d’éclore en délits fleuris de moïques métaphores. Ou « Comment renoncer l’imposture sans renoncer la personne ? » (…) « Entre l’agitation pourrie du marchand et l’inertie pourrissante de la marchandise, quelle place pour ne pas mentir et tenter d’être. »

 

Vide siccatif de grande beauté infographiée au ras de ses coutures, vide sans lune de la vitesse offert au ‘ni l’un ni l’autre’ du projet d’être ou ne pas être, s’immolant par le détail dans le tranchant comico-tragique de non-événements faillissant à peine à réprimer un poème « n’exist(ant) jamais qu’à l’état de titre pur », acoustique de la chute, versée de la lampe, tessons dans les marges de magie somnambule béant de douceur saturnienne, passe et repasse alors au peigne fin à l’effigie de rien, ô soif, la main courante mal aimée surnaturelle de l’inspiration longuement châtiée revenue de rampante repentance à rebours du texte tel un principe de lumière offert au couperet d’une strophe rabattant le jour ressuscité sur ses seuls éclats en floraisons sèches de lune noire, entre les mains une envoûtante envie de lire dans les dédales le blanc cadavre rincé de beauté assumée à mots découverts dans la logique d’un « effacement révélateur » ce qu’est fondamentalement, en ses plissés de repentir, la très taiseuse nue-poésie : « Et le merveilleux je ne le trouve pas moins », à miel d’abstinence rabattue, « fébrile d’assister à la réalisation miraculeuse de l’œuvre par sa main », traversant l’invisible de ce côté, « En son écrit le moins » fournil entre « la fournaise et le fou », le biais œuvrant d’une saturation de naturel, plus que poème en son retour, puissant fixatif tissant l’autour de perceptibles passerelles entre l’avant et l’aujourd’hui.

 

        « Une aube clichée.
        Son coq à claques.
        Essaie encore. »

 

« Hier c’était leur fête aux morts. C’est aujourd’hui celle plus discrète d’un poète – qui vivant ne fut pas des       vivants et qui mort n’est pas des morts. »

 

        «  Creuses gens.
        Je fais de la musique sur vos crânes.
        Ce n’est rien. »

 

Ô rêveur renaturé, savoure comme il se doit, perché sans regret ni filet sur les échelles musicales d’Ena Lindenbaur, le fruit ajusté d’un poète malgré lui se délestant ici de ses détestations dans l’exercice du détachement, « écrivant encore »« lâch(ant) la bride à (s)a cursive charognarde » à rebours de « ces petits épiciers qui se servent de la langue pour mouliner leur laitue ».

 

Bonus prolongeant l’espace-temps du texte et des dessins, le trait court d’une lecture avisée d’Alexandre Battaglia souligne la démarche, pointe la pertinence, et situe la cohérence du récit au sein de l’œuvre poétique de Cédric Demangeot.