Brouillon de nuit pour ... par Carole Darricarrère

Les Incitations

17 juil.
2019

Brouillon de nuit pour ... par Carole Darricarrère

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René Barjavel, Les chemins de Katmandou, 1969

 

 

 

 

C’est un Presses Pocket vintage des années 70, dans son jus jaunâtre piqueté de taches de rouille, sa tranche magenta bavant un peu sur les marges et sa couverture millésime, dédié à « la Déesse Orange de Katmandou » ; c’est l’histoire en 71 chapitres inspirée de personnages réels d’une intensité sculptée dans le vif - celle de Jane et d’Olivier - revendiquant non pas la réalité mais la vérité ; l’ouvrage, écrit entre le 31 mars et le 13 septembre 1969 par René Barjavel, est né dans la foulée d’un scénario de l’auteur dont  André Cayatte a tiré un film. Tombé de la benne dans mes mains tel un cadeau du ciel, ramené à la lumière, rencontré dans sa chair estivale au bon goût de crème glacée, je le dévorai.

 

On trouve chez Barjavel de quoi réjouir jusqu’au lecteur le plus récalcitrant ; une tension romanesque époustouflante, une profondeur d’analyse d’une pénétration à nulle autre pareille, une compacité doublée d’une concision et d’un sens du détail criant de vérité, une puissance d’évocation lyrique omniprésente jusque dans la reconstitution des drames les plus éperdument réalistes ; sa restitution de la réalité indique un sens de l’observation des ors et des ombres de la nature humaine porté à incandescence ; l’action et la réflexion sont les deux chevaux de bataille qu’il conduit à terme de main de maître et font de lui un scénariste en puissance ; son bon sens, sa faculté de discernement et sa clairvoyance, relèvent non pas de la science-fiction mais d’une compréhension intuitive remarquable des situations, des évènements et des mécanismes en jeu ; ses chutes sèches, coupantes comme du verre, son phrasé de lanceur de couteau, se fichent dans notre psyché avant même qu’on ait eu le temps de les voir venir ; son style enfin n’a pas à pâtir de son efficacité et rien à envier à ses contemporains ; on trouvera aussi chez lui de ces raccourcis lapidaires poétiquement fulgurants impeccablement et si souverainement lucides dont la justesse sans équivalent fait pâlir jusqu’au plus pur aphorisme.

 

On pourrait parler d’un livre culte, d’un éblouissement, d’une œuvre mythique signant toute une époque - une époque idéaliste dans laquelle notre postmodernité plongerait les racines désabusées de sa logique mortifère comme dans une utopie -, d’un roman cinématographique composé de chapitres courts léchés au gramme près comme autant de scènes percutantes dans lesquelles il n’y aurait pas un mot de trop, d’une vocation pour la gestion de l’espace et des temporalités digne des plus grands écrivains, de personnages dont la présence nous déborde, nous émeut, nous arrache à la lecture soupirs et autres ponctuations indiquant à quel point l’histoire, l’action et le texte nous ficellent, nous mobilisent séance tenante corps et âme, restent avec nous bien après que l’on a reposé le livre sur la table, attendant avec impatience comme un rendez-vous la suite de ce feuilleton trépidant si bouleversant de justesse et d’actualité.

 

Il n’est pas de temps mort dans ces chemins de Katmandou, pas de répit dans la lecture, à la croisée du roman d’apprentissage et d’aventures, de l’analyse d’un courant de société et celle de la psyché humaine, ce bouquin n’en finit pas de retourner la terre et de labourer les faits de l’Histoire pour mieux en extraire le sens profond et mettre à nu les clichés en puissance que nous sommes, chacun dans son rôle, dans sa classe d’appartenance, sa culture, ses tics, sa trajectoire. À ce titre personne n’a su à ma connaissance mieux que cet auteur mettre l’accent sur cette bienveillance nonchalante et passive teintée d’indifférence à l’œuvre dans les pays de profession bouddhiste face à la souffrance, qui pose que chacun a de bonnes raisons d’être responsable de son destin, et qui se trouve être radicalement étrangère à ce profond instinct de culpabilité lié à notre culture chrétienne pétrie de sens du devoir, d’obligation de charité et de compassion intrusive que nous entretenons.

 

Il y a une pensée barjavelienne du Bien et du Mal, pour le meilleur et pour le pire l’homme y est une figure centrale auto-escamotable du zéro à l’infini (auto-escamotable en vertu de son libre-arbitre, escamotable en raison de ses faiblesses inhérentes à ce qui pourrait s’apparenter à une sorte de vice de fabrication propre à l’Homme) ; et ce qui, du vivant de l’auteur, aura reçu l’étiquette de « science-fiction », s’avère avec le recul émaner d’un esprit singulièrement visionnaire et participer du génie. Barjavel, cet homme complet si polyvalent, aura compris bien avant l’heure à quoi ressemblerait le futur de l’humanité, dans quelles dérives mentales, matérielles et philosophiques, les grandes mutations sociétales de l’après-guerre nous entraîneraient et dans quelle mesure elles constitueraient le moyeu de ce que nous nommons désormais couramment « la fin du monde ».

 

Ce visionnaire, ses contemporains n’ont souvent pas été tendres avec lui, comme en témoigne la présentation qu’en faisait un certain Bernard Morrot, vieil ami et complice de Desproges : « René Barjavel : écrivain catho-prolifique quelque peu oublié aujourd'hui, a en particulier écrit un livre sur « Brigitte Bardot amie des animaux » qui vaut son pesant de graisse de bébé phoque. », alors même que l’auteur était protestant.

 

« Il n’y a qu’en Occident qu’on croit que le chemin le plus court est celui qui va tout droit. » écrit l’auteur. Ici donc tous les chemins mènent à Katmandou et non à Rome, tous les rêves, toutes les illusions, les plus pures intentions, tombent à l’eau et vont à la mort, le sacré mène à la violence et la violence soutient l’éveil, avec parfois, comme à rebours de l’action au détour d’une phrase, d’incroyables accents de Giono, un goût immense pour l’authenticité, une poésie païenne bien incarnée dans un bon fumier de terroir, une façon de caresser le réel à cœur dans le sens du poil, c’est-à-dire de la tendresse, et même parfois, remontant soudain le temps présent en Littérature vers le futur, des portraits sociologiques en forme de dénonciation à la Houellebecq dans sa période pénisulaire, les débauches libertaires les plus sexuellement théâtrales, les plus architecturales, les plus people, des odes lesbiennes à un « enfant nu à la cheville cerclée d’or »,  un enfant d’avant la PMA : ainsi tout est bien déjà là et aurait sans doute mérité à l’auteur de recevoir de son vivant lui aussi la légion d’honneur.