À de Laurent Albarracin par François Huglo

Les Parutions

23 avril
2017

À de Laurent Albarracin par François Huglo

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

Plus que l’initiale répétée dans le nom du poète, plus que la première lettre (l’Arché : l’origine qui commanderait l’alphabet), le À du titre, placé à la clé de chacun des quarante poèmes de huit vers, accompagnés de quatre dessins de Jean-Pierre Paraggio, est celui de la dédicace. Le poème ne serait rien d’autre que ce geste, déjà paraphe :

« À sa propre vitesse l’hirondelle est dédiée
poème, écrit d’une pure dédicace
en l’air, de sa mine de graphite pur
et son paraphe à rien attaché ».

Le vers ouvert par la préposition rivalise parfois avec le proverbe. Non loin de « À bon chat bon rat » ou de « À père avare, fils prodigue », viennent s’inscrire : « À des riens on prend le pouls du monde », « À son silence on reconnaît la qualité d’un bruit », « À la fenêtre tout est vrai », « À même enseigne sont choses et êtres », ou « À la bouche la langue fait feuillage ». Impersonnalité ? Le contraire aussi, quand le vers initial est « signé Albarracin », véritable paraphe, du pur L.A., du L.A. tout craché : « À la fleur je porte le toast de la fleur », « À la rivière se voue la rivière », « À l’écume l’écume se jette », « À la faveur des étoiles brillent les étoiles ». Autoparodie ? On en dirait autant du monde qui nous entoure, nous compose et nous décomposera. Comme lui, comme l’hirondelle dédiée à « sa propre vitesse », portée par son énergie cinétique, et comme l’accent grave en suspens sur la voyelle A pour envoyer « en l’air » la « pure dédicace », Albarracin suit sa pente, amorcée par son essai De l’image en 2007. C’est parce qu’elle « se lance à ses pentes » que la rivière « se dévoue » à ses rives, leur « fait le doux sacrifice de soi », leur offre sa dédicace et la signe. Le « retors et le facile » vont « au même fleuve laissé à sa pente ».

Pente ascendante ? Descendante ? Amont ? Aval ? C’est égal. Où « sourd la fontaine de bonne escience », se pétrissent « les pentes qui y mènent ». Le cours suivi à rebrousse poil oppose aux pentes « naturelles » des parades et paradoxes qui le sont plus encore. Car le monde résiste à l’idée du monde :

« À ses signes le monde bascule
à l’envol de ses oiseaux il s’escamote
au trébuchet de lui-même trébuche
aux plateaux de sa balance disparaît
c’est que le monde à l’aune du monde
ne pèse plus rien qu’un soupèsement de cheveux
dès lors qu’on le prend pour étalon
il s’enfuit au galop »

…comme le naturel fuit ses chasseurs !

De même, le mot résiste aux dictionnaires. Quand ils lui apprennent qu’ « abysse » est masculin, Albarracin les envoie « par le fond des blanches abysses ».

La magnificence, c’est l’errance. La certitude, ce sont les « choses rencontrées ». La prédation, c’est « l’innocence du monde », fondé sur « l’ortie qui démolit le mur », autant dire sur sa destruction. La volubilité de « tout ce qui existe » grimpe « sur les façades du vide ». Sartre parlait de « manchon de néant ». Albarracin nous l’offre sous forme d’une brassée de volubilis.