Herbe pour herbe de Laurent Albarracin par François Huglo

Les Parutions

02 févr.
2015

Herbe pour herbe de Laurent Albarracin par François Huglo

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

            Un Mallarmé par le menu. Un détaillant de la grande tautologie « rien n’aura eu lieu que le lieu », qui rabat l’un sur l’autre futur et passé, boucle le temps sur l’espace, mots trop abstraits pour Laurent Albarracin. La première section de son dernier volume s’attache aux « Pots, cruches, pichets », la seconde donne son titre au recueil, la troisième dresse un « Blason du sable ». Pas de majuscule chez Albarracin, et surtout pas celle de l’Idée. Au symbolique est préféré le bol, qui « a évidé son nom ».  Il brise le miroir entre le poème et l’objet. Il ne pose pas, comme Ponge, « parti pris des choses » face à « compte tenu des mots », comme sur deux plateaux d’une balance. La chose « arrive ». Il ne se soucie pas de sa « qualité différentielle » : il la prend comme elle vient, comme elle lui vient, et peut-elle lui venir autrement que comme elle est ? Il (le poème) prend l’empreinte de ce mouvement qu’elle est. Il n’a pas plus, mais pas moins, prise sur elle, qu’elle sur lui. Il la cueille, cueilli par son efflorescence. La chose fleurit par sa forme, et le poème ne s’offre (ne se dérobe) pas autrement. C’est sans pourquoi. Une rose est une rose est une rose, mais elle ne se refuse pas plus (pas moins) que son nom :

 

            « La forme d’une chose

               recueille la chose : elle

               a un geste pour nous

               la dérober et c’est ce

               geste seul qu’elle donne.

               Par devers soi elle est

               concentrée sur sa rosée ».

 

            La rosée n’est pas la chose, ou la rose. Elle n’est pas non plus sa réserve de sève. Le dernier vers propose le paradoxe d’une concentration sur l’apparaître comme perle à fleur de peau, à « fleur de l’eau », à fleur de fleur, « l’espace d’un matin » comme disait Malherbe (le titre d’Albarracin se joue peut-être de celui de Ponge Pour un Malherbe).

 

            La chose espace l’espace, lui donne contenance et maintien. Le lieu, chez Mallarmé, précède éternellement, tautologiquement, désespérément, la boucle du temps. Pour Albarracin, le lien qui tient le lieu en la chose et l’inverse (l’un versé dans l’autre) précède joyeusement toute chaîne signifiante. Particularisée, la tautologie jubile, retient son jus, moins par pruderie que par coquetterie. Mots jouant sur les mots, choses jouant sur les choses, se livrent au marivaudage, dans le sens non péjoratif que ce mot prend chez Diderot : « style, propos, où l’on raffine sur le sentiment et l’expression » (lettre à Sophie Volland). Où la mise en scène du lieu par la chose, de la chose par le mot, les met en fête :

 

            « Le lieu

              est en liesse

              dans un vase ».

           

Laurent Albarracin équilibre une tautologie comme on équilibre une équation chimique, comme en physique s’annulent deux forces opposées : le sable « amortit sa chute » et « absorbe sa saignée ».

 

            La « folie herbeuse » n’est pas verbeuse, mais langue en herbe, « montée en verbe ». Les choses se roulent dans les mots, les mots se roulent dans les choses, sur un même plan, celui du poème. Les choses ont toujours l’avantage, un temps d’avance, qui fait de cette poésie l’une des moins suspectes de grandiloquence et de logomachie.